Jeudi soir, Jean-Luc Lagarce répétait à Besançon Lulu de Wedekind. Vendredi, il s’est senti mal. Admis à l’hôpital Cochin, il y est décédé samedi sans avoir repris connaissance. Depuis huit ans qu’il était malade du sida, Jean-Luc Lagarce avait été si souvent donné pour mourant que ce départ intempestif, pour reprendre le titre de l’un de ses spectacles et de la maison d’édition qu’il avait fondée – les Solitaires intempestifs, constitue presqu’une surprise. (René Solis, « La mort intempestive de Lagarce », Libération, 3 oct. 1995)

Si ses œuvres complètes ne furent publiées qu’à partir des années 2000, Jean-Luc Lagarce fait figure aujourd’hui d’un des dramaturges les plus joués en France et s’est progressivement imposé comme un « classique contemporain ». Classique, l’auteur du Pays lointain l’est par les thèmes tragiques et épiques qu’il explore dans son théâtre – la famille, l’amour et la guerre, étroitement associés à ceux du départ, du retour et de l’attente. Aussi Lagarce s’efforce-t-il d’instaurer un mouvement incessant entre le présent et le mythe, entre le subjectif et le collectif, qui vise à garantir le caractère inactuel de ses écrits, leur ouverture sur des lectures plurielles et la pleine adhésion du spectateur aux existences à la fois poignantes et banales de personnages pensés comme des universaux. Contemporain, ce dernier l’est toutefois par son rythme, ne cessant de faire alterner la poésie et le concret, et par la luxuriance de son style, qui s’élève et retombe, se répète et avance, à mesure que l’on s’approche de ce qu’il nomme « la vérité ». Le théâtre, affirme Lagarce, doit pouvoir « raconter le monde, ma part misérable et infime du monde, l’écrire et la mettre en scène… en dire avec lucidité l’évidence1 ». Il y aurait donc, à l’origine de son œuvre, une condition personnelle, intime, qu’il s’agit de décrire avec le plus de sincérité possible, mais auquel le dramaturge cherche, par des jeux d’estompement et de distanciation, à conférer une portée bien plus ample.

     Reste que la catharsis déployée dans ses pièces testamentaires, pour conjurer l’angoisse du commencement et de la fin, semble, avant tout, adressée à lui-même. La rédaction de Juste la fin du monde ou de Pays lointain, répond, en cela, à un besoin viscéral – en finir avec le regard des autres, la dispersion, les « fausses personnalités », les mensonges, faire retour à l’essentiel par une ascèse, et devenir ou redevenir « acteur et témoin » de sa propre existence2. Partiellement introspective, thérapeutique, son écriture se nourrit alors de son mal – la séropositivité puis le sida – véritable point aveugle de son théâtre ou de ses récits, jamais explicitement nommé, mais sans cesse présent, pesant, et qu’il est difficile d’ignorer. Plus précisément, Lagarce, comme il l’affirme dans son Journal, ne cesse de parler de sa situation précaire – celle d’un être-pour-la-mort, condamné à mourir quoique se sentant encore jeune et vivant :

Ce qui fascine les autres – et m’étonne – c’est ce calme. Le fait de savoir qu’on mourra, que d’une certaine manière on est déjà mort, et nous voir continuer, ne pas crier – pas trop, ne pas supplier ou insulter Dieu. C’est cela qui les fascine. Pourquoi continuer à gratter, noircir du papier, essayer de raconter une ou deux histoires ? Ils me regardent et s’étonnent. Nous faisons partie du troisième groupe. Il y a les vivants et les morts et nous, là, qui sommes perdus et continuons.3

         Le « nous » que Lagarce emploie est ici d’importance, en ce qu’il élargit son expérience singulière de la maladie à une communauté d’individus partageant les mêmes souffrances, le même sentiment de solitude et les mêmes angoisses. Il invite, par conséquent, à situer son œuvre parmi la multitude de témoignages et d’écritures qui fleurissent durant ce que Frank Arnal et Pierre Kneip, dans une rubrique de l’hebdomadaire Gai Pied, nomment dès 1990 « les années Sida ». La lecture et l’étude de Juste la fin du monde pourrait ainsi être propice à esquisser, une nouvelle fois, les contours d’une époque dont le souvenir s’est un peu estompé ; à établir des points de comparaison entre Lagarce et d’autres auteurs contemporains – en particulier Hervé Guibert, duquel il était proche ; à souligner, enfin, la singularité de la voix de Lagarce, faisant du VIH le socle de ses dernières pièces tout en se refusant à en faire un « sujet ».

Souvenirs des années de la peste

       Le sida ou syndrome d’immunodéficience acquise, ultime stade de l’infection au virus de l’immunodéficience humaine, est diagnostiqué aux États-Unis à la fin des années 1970. L’épidémie, rapidement devenue pandémie, aura coûté la vie, en un peu moins de quarante ans, à vingt-cinq millions de personnes, tandis que l’on recense encore aujourd’hui, en dépit des politiques de prévention, trente-trois millions de séropositifs. Semblant toucher, au tout début, essentiellement des patients homosexuels, cette dernière est surnommée « cancer gay » par une Amérique conservatrice, sous la présidence de Ronald Reagan. La maladie est en effet perçue, par beaucoup, comme un mal de civilisation4, directement en lien avec l’hédonisme et les révolutions sexuelles des années 1960. Tout l’enjeu pour les malades, qui se constituent assez vite en associations – en particulier Gay’s Health Men Crisis, fondée dès 1982 par l’écrivain Larry Kramer, est alors d’être visibles, tant la société demeure indifférente et l’État tarde à agir. Le même déficit de reconnaissance se retrouve d’ailleurs en France, même si c’est à l’Institut Pasteur, en 1983, que pour la première fois le VIH est isolé par les Pr. Françoise Barré-Senoussi et Luc Montagnier. Au moment même où les cultures gays commencent timidement à être normalisées, l’épidémie frappe les homosexuels de plein fouet et se mue en crise non seulement sanitaire, mais également politique, identitaire et morale. Fort de ce constat, le sociologue Daniel Defert, en 1984, appelle à l’action, et propose dans une lettre ouverte la création de AIDES, dont il sera le premier président :

C’est la première mouture d’un projet d’association, qu’il s’agit d’amender mais je tiens aux grands axes… Je savais que la question du sida ne pouvait pas plus longtemps être confinée comme question médicale… La libération des pratiques sexuelles n’est pas l’alpha et l’oméga de notre identité. Il y a urgence à penser nos formes d’affection jusqu’à la mort, ce que les hétéros ont institutionnalisé depuis longtemps. Je ne retournerai pas mourir chez maman… Il y a d’autres intensifications affectives à promouvoir au sein de la culture gaie, je dis que c’est un problème culturel donc il y a des aspects psychologiques, matériels et légaux. Il faut les aborder de front.

Touché de près par le sida, puisque son compagnon, le philosophe Michel Foucault, en meurt la même année, Daniel Defert mesure l’immense difficulté à dire la maladie, à l’assumer, dans un contexte où celle-ci est encore présentée comme une punition sanctionnant des dérives et face à une population très mal informée des dangers du VIH. Celui-ci l’affirme, bien des années plus tard, dans un entretien donné au journal Libération :

En tout cas, il y a quelque chose d’insupportable : c’est qu’une maladie soit un tel objet de voracité sociale et qu’en même temps on soit dépossédé de l’information. Deux jours après l’enterrement, j’entre dans un café, je croise un journaliste que je connaissais un peu. Il me regarde, absolument sidéré. Comme un objet d’effroi. Je comprends son regard. Je découvre, là, brutalement, que j’étais, à Paris, la seule personne dont on pouvait penser qu’elle avait le sida. Foucault mort du sida, j’avais donc le sida. Je découvre le sida, dans le face-à-face avec quelqu’un. Et c’est là que je comprends que je vais être obligé de faire un test, car autrement je n’arriverai pas à soutenir cette confrontation en permanence… Quand le médecin m’avait dit que l’on allait effacer le diagnostic de Michel, je ne comprenais pas. Pour moi, il n’y avait pas de scandale à avoir le sida.5

De manière emblématique, tout au long des années 1980, la lutte contre le sida prend donc principalement la forme d’une lutte pour la médiatisation du sida. Il s’agissait pour Daniel Defert comme pour Didier Lestrade, co-fondateur d’Act Up Franceen 1989, d’accompagner les malades dans leurs démarches, d’affronter la peur du « sidaïque » et toutes les discriminations afférentes, de faire de la maladie, enfin, un enjeu de préoccupation collective, en montrant que celle-ci ne concernait pas seulement des minorités, mais la totalité des citoyens français.

SILENCE = DEATH

       Le thème de l’aveu, cher à Lagarce et si central dans Juste la fin du monde est, par conséquent, loin d’être innocent. Il est une des questions majeures qui se posent aux séropositifs, tout à la fois écueil difficilement surmontable mais également modalité de reconnaissance et de combat. C’est ce qu’a bien saisi, dès 1985, le sociologue Michael Pollack, lui-même touché par le sida, en lançant, dans Gai Pied hebdo, un important appel à témoignages :

Les médias parlent beaucoup du sida. Parfois, cette maladie est présentée comme le cancer gai. Qu’en pensez-vous ? Vous tenez-vous au courant du développement de cette maladie ? Êtes-vous inquiets ? Pour mieux connaître vos réactions, Gai Pied hebdo et un groupe de sociologues associé au Centre national de la recherche scientifique ont décidé de coopérer dans une enquête. À vous la parole. En répondant à ces questions, vous contribuerez à mieux faire connaître vos propres préoccupations et à faire valoir vos réactions dans le débat public qui se développe autour du sida.6

Les acteurs associatifs de la lutte contre l’épidémie, ont bien compris, par conséquent, que seuls les mots et les images, assortis d’une visibilité accrue dans l’espace médiatique, pouvaient forcer les autorités à agir, de manière préventive ou proactive, mais aussi et surtout briser le tabou entourant la maladie. De là, le slogan, désormais célèbre, fleurissait sur les affiches d’Act Up USA à partir de 1987 – « SILENCE = DEATH » associé au triangle rose sur fond noir, emprunt à la couverture d’un disque engagé de Jimmy Somerville. À ce titre, l’histoire des « années Sida » est marquée par une succession de témoignages frappants, dévoilant au grand public la réalité du mal. Tandis que les pages de grands quotidiens, comme Le Monde ou Libération s’ouvrent aux récits d’anonymes, de nombreuses séquences télévisuelles marquent les esprits : un malade pris brusquement de convulsions, en direct sur le plateau d’une émission de Guillaume Durand, l’entretien d’Hervé Guibert avec Bernard Pivot pour Apostrophe en 1990, ou encore le baiser échangé entre Clémentine Célarié et un séropositif lors du premier Sidaction de 1994.

Fig.1. Silence = Death, The Silence = Death project, lithographie offset, 1987, Brooklyn Museum. Cette affiche, initialement créée par six plasticiens new-yorkais, et placardée sur les murs de la ville, fut offerte à l’association Act UP lors de sa création. Le nom de cette dernière, pour l’anecdote, provient du slogan que scandaient les manifestants : « ACT UP ! FIGHT BACK ! FIGHT AIDS ! ».
Fig.2. The Age of Consent, LP, The Bronski Beat, London, 1984.

Comme le rappelle Didier Lestrade, pour toute une génération bercée par les imageries du jeunisme, des corps sublimés, de l’idéal gymnique, par la promesse, également, d’une « biopolitique » cherchant à prévenir les risques7, le sida, qui saccage et désindividualise, est longtemps resté un impensable. Ce n’est qu’à travers la confrontation du public au vécu, à l’intime, aux preuves de l’épidémie, à ses stigmates, que celle-ci, peu à peu, est devenue tangible :

C’est l’article paru dans Paris Match qui a terrorisé tout le monde, y compris moi. Cet article, avec les premières images des malades sur leur lit d’hôpital, a marqué toute ma génération. Ces photos de corps squelettiques, recouverts de taches de Kaposi, les yeux enfoncés dans des visages sans chair. L’analogie avec les camps de concentration. Ce fut longtemps l’image du sida. Il valait mieux se suicider que de souffrir une telle fin… C’était catastrophique. Dans la majeure partie des cas, il n’existait pas de traitement pour ces affections qui, en général, sont régulées par un système immunitaire efficace. Là, on se trouvait face à des maladies qui affectent les chats, les poissons et les oiseaux, des maladies presque pas humaines. Et il y avait la douleur, surtout, l’impossibilité de se nourrir et de garder quoique ce soit dans l’estomac, avec des diarrhées incessantes et des nausées et la peur et surtout, surtout, la folie et la perte de la vue. L’impossibilité de bouger, impossibilité de communiquer et impossibilité de voir : cette maladie rongeait l’homme jusqu’à l’enfermer dans la perte des sens et l’obscurité. Ne restait que la douleur.8

Le photoreportage, qu’évoque ici Lestrade, initialement publié dans le magazine Paris Match du 15 juillet 1983, sous le titre « La nouvelle peste », marque un véritable tournant dans la représentation de la maladie, au point que ces clichés de corps émaciés et souffrants deviennent de véritables armes politiques pour forcer la société à observer les ravages de l’épidémie et à en prendre conscience. À leurs suites, de nombreux photographes décident d’opérer des plongées dans la vie quotidienne de sidéens, en conjuguant cette dimension militante avec une volonté compassionnelle : rendre à ces visages altérés une humanité que la société leur refuse, les rétablir dans leur individualité, mesurer, enfin, comme d’ailleurs dans les dernières pièces de Lagarce, l’irruption du tragique au sein de la banalité. On citera, entre autres exemples, la série Cookie et Vittorio réalisée par Nan Goldin, les autoportraits d’Hervé Guibert, associés aux dix heures de son documentaire La Pudeur et l’Impudeur, ou encore le travail marquant de Jane Evelyne Atwood, Jean-Louis, vivre et mourir du sida, qui paraît dans Paris Match en 1987.

       L’épidémie du VIH, d’une manière ou d’une autre, aura par conséquent profondément modifié les rapports des sociétés occidentales au mensonge et à la vérité. Outre les images photographiques du sida, auxquelles il faut bientôt ajouter les affiches de prévention et les publicités pour les préservatifs, ce sont les révélations d’intellectuels ou d’artistes séropositifs ou sidéens qui furent décisives dans la lutte contre le mur de silence de la maladie. L’année 1987 voit ainsi l’acteur américain Rock Hudson déclarer publiquement son infection, de même que l’historien Jean-Paul Aron dans une longue tribune, « Mon sida », qui fait la une du Nouvel Observateur :

Écrivain, professeur, Jean-Paul Aron est notre collaborateur et notre ami. Il y a trois mois, il a failli mourir. Les médecins ont diagnostiqué une pneumocystose dont l’origine ne laissait pas de place au doute : séropositif depuis janvier 1986, il venait de passer au stade du sida. Rentré chez lui depuis quinze jours, il sait tout de la précarité de son rétablissement. Cet intellectuel connu, ce chercheur à la fois austère et parisien, qui vit désormais sous la menace, aurait pu, comme tant d’autres, se murer dans le silence. Il a choisi de parler. De tout dire. De sa maladie, de son angoisse, de son homosexualité, de ses relations avec ses amis, avec sa famille, avec les maîtres à penser, avec le corps médical. Voici son témoignage. Il est le fruit de dix heures d’entretien avec Elisabeth Schemla. Nous connaissions le talent de Jean-Paul Aron. Nous saluons son courage.9

Comme l’a bien montré Philippe Artières, les « années sida », à la jointure d’une crise de la parole et d’une nécessaire prise de parole, ont alors été productrices d’une incroyable diversité d’écritures de la maladie10. Mentionnons, outre les tracts, les articles et les tribunes, le livre blanc des États généraux des personnes vivant avec le VIH, publié en 1990 sous le titre Vivre avec le sida :

Pendant deux jours, au Bataclan à Paris, des hommes et des femmes ont partagé une expérience, celle d’être atteint par un même virus ; beaucoup de choses ont été énoncées, dans l’émotion, la pudeur, mais aussi le désespoir. Ces mots énoncés ont été enregistrés, transcrits, d’autres sont venus par écrit pour former non un cahier de doléances mais un objet inédit. Ce trait tient sans doute à l’émergence dans ces pages d’une écriture à la première personne du pluriel, un « nous » qui dit, au-delà des situations individuelles, une part du social, une part de l’état d’une société. Ce n’est pas un discours sociologique, ni esthétique, mais une forme de littérature témoignage, qui rompt avec le témoin singulier. Une littérature du « nous ».11

Il est frappant de constater que ce « nous » mis en exergue par Philippe Artières, est sensiblement le même que celui employé par Lagarce dans son Journal. Un « nous » qui dit l’urgence collective de ces hommes et ces femmes à continuer d’exister malgré tout et de se situer dans un présent sans avenir. Il est certain, à ce titre, que ces images anonymes, ces écritures ont pesé sur la « littérature du sida », tout comme le sida a « fait » quelque chose, au début des années 1990, à la littérature.

Un « sort thanatologique commun »

       Lorsque Jean-Luc Lagarce, à la fin de l’année 1990 termine la rédaction de Juste la fin du monde, une autre œuvre littéraire majeure, qui aborde frontalement le VIH, vient de paraître chez Gallimard : À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, d’Hervé Guibert. Cette autofiction, dans laquelle le jeune romancier dévoile sa séropositivité et décrit l’agonie de son ami Michel Foucault, connaît alors un succès fulgurant. Vendue à plus de cent mille exemplaires en moins d’un an, elle constitue la pierre d’angle des écritures du sida et offre une parfaite synthèse de leurs motifs et de leurs aspirations. Se montrant tour à tour cruel et désespéré, oscillant, pour reprendre ses propres termes, entre pudeur et impudeur, Guibert y entreprend une patiente anatomie du mal, dont il analyse les symptômes avec une précision d’horloger :

Depuis que j’étais assuré de la présence à l’intérieur de mon corps du virus VIH qui s’y tapissait, à un point, on ignorait lequel, ou du système lymphocytaire ou du système nerveux ou du cerveau, fourbissant ses armes, bandé à mort sur sa mécanique d’horlogerie qui avait fixé sa détonation à six ans, sans parler de mon champignon sous la langue qui était devenu stationnaire et que nous avions renoncé à soigner, j’avais eu divers maux secondaires que le docteur Chandi avait traités, souvent au téléphone, les uns après les autres : des plaques d’eczéma sur les épaules avec une crème à la cortisone, du Locoïd à 0,1%, des diarrhées avec de l’Ercéfuryl 200 à raison d’une gélule toutes les quatre heures pendant trois jours, un orgelet douteux avec du collyre Dacrine et une crème à l’Auréomycine. Le docteur Chandi m’avait dit initialement : « Il n’existe pas à ce jour de vrai traitement contre le sida, on soigne successivement ses symptômes au fur et à mesure de leur déclenchement, et en phase terminale, désormais, il y a l’AZT, mais une fois qu’on commence à le prendre, on doit le prendre jusqu’au bout ».12

Assez proche par certains aspects du journal d’Alain Emmanuel Dreuilhe, Corps à corps, également publié chez Gallimard en 1987, Guibert construit avec patience, tout au long de son ouvrage un véritable savoir sur la maladie. Il égrène ainsi les stigmates annonciateurs du déclenchement du sida, scrute les courbes des lymphocytes, détaille les visites médicales, les examens. Les pages du livre s’ouvrent à tout un vocabulaire technique, aux comptes rendus d’analyses, aux acronymes des rares médicaments prometteurs – l’AZT, le DDI, accompagnés de leurs longs cortèges d’effets secondaires. Assez vite, l’écrivain souffrant devient un spécialiste, s’approprie une science complexe, éloignée, qu’il transforme en objet de discours trivial, quotidien, ou dramatise et poétise selon les enjeux du récit :

Arrive un moment, est arrivé pour moi en tout cas ce moment où l’on se fiche complètement de son taux de T4, dont on a pourtant suivi l’évolution, les hauts et les bas, les effondrements et les redressements spontanés, deux ou trois ans durant, comme le plus grand des suspens, le suspens crucial. Ces aléas de chute et de remontée rythment le rapport avec le médecin, lui donnent une base, un prétexte, préparent en fait par paliers à la didactique et d’abord à son idée, car de fait, entre 1000 T4 et 200, le seuil critique, il n’y a sans doute rien d’autre à faire qu’assister à la lente faillite de ce taux de défenses immunitaires.13

L’autre versant du livre de Guibert, moins distant et clinique, est celui de l’aveu, de la mise à nu et de la plongée dans l’intime. Marqué par une citation de Michel Foucault, qu’il relève dans son journal – « écrire c’est donc se montrer, se faire voir, faire apparaître son visage près de l’autre »14, il s’exerce à un difficile exercice d’introspection, pour dire la peur du sida, le désarroi et la détresse, trouver les mots justes, enfin, pour figurer l’hôpital, la fragilité des corps, l’agonie des proches. En cela, il compose une œuvre tout à fois « barbare et délicate »15, orientée, comme chez Lagarce, vers la recherche d’une vérité qui résiste et se dérobe. La même délicatesse se retrouve d’ailleurs dans la description de la mort de Muzil, et dans le récit autobiographique intitulé Le Bain, où l’auteur de Juste la fin du monde expose ses retrouvailles avec un ancien amant arrivé aux derniers stades de la maladie :

Il m’a demandé de l’aider à enlever ses chaussures, c’était difficile pour lui, j’ai enlevé ses chaussures, et je l’ai aidé encore à enlever son pantalon, et je voyais ses jambes totalement décharnées maintenant, et j’avais peur de lui faire du mal, juste en l’aidant à enlever son pantalon, j’avais peur de lui faire du mal, de le blesser ou de l’abîmer… J’avais peur de le briser, d’avoir un geste qui puisse le faire souffrir, je ne savais plus… On prend un long bain, lui, posé sur moi comme un enfant malade, son corps superbe en train de se défaire… On s’abandonne. Nous nous faisons nos adieux.16

Cet extrait évoque les mêmes images et les mêmes impressions qui traversent également À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie ou encore les photographies de Jane Evelyne Atwood. Stylistiquement, les figures de reformulation et de répétition témoignent de la lutte, à l’œuvre au sein même de l’écriture de Lagarce, pour s’approcher d’un ineffable, qu’il convient d’exprimer quoiqu’il en coûte. Afin de persévérer en continuant à créer, afin d’ajouter sa voix à cette communauté du « nous », évoquée par le dramaturge dans son Journal et que Guibert décrit lié par « un sort thanatologique commun », afin de s’édifier, en dernier lieu, et de se préparer, comme le firent les stoïciens, à la mort. C’est d’ailleurs précisément sur ce point que les deux hommes sont les plus proches. Hervé Guibert, dans son livre, formule ses doutes face aux révélations sur le décès de Foucault ; s’il choisit d’exposer les derniers moments de son ami, c’est parce que cette agonie est déjà la sienne, et l’écriture accompagne la familiarisation progressive du malade avec sa fin. Lagarce, dans Juste la fin du monde, propose de son côté une véritable méditation sur le cadavre, en imaginant le décès de Louis, conjugué depuis le présent au passé simple et au futur dans le passé :

LOUIS. – Plus tard, l’année d’après
– J’allais mourir à mon tour –
j’ai près de trente-quatre ans maintenant et c’est à cet âge que je mourrai,
l’année d’après, de nombreux mois déjà que j’attendais à ne rien faire, à tricher, à ne plus savoir,
de nombreux mois que j’attendais d’en avoir fini,
L’année d’après,
comme on ose bouger parfois,
à peine.17

Toutefois, en dépit de ces convergences, Jean-Luc Lagarce et Hervé Guibert portent des regards symétriquement opposés sur le sida, en tant que fait littéraire. Pour le second, il s’agit d’affronter directement le mal, de le nommer, de briser la chape de silence qui l’entoure, en se plaçant sur le plan de l’intime mais aussi sur ceux de l’éthique et de la politique. Aussi affirme-t-il, dans son Protocole compassionnel :

C’est quand j’écris que je suis le plus vivant. Les mots sont beaux, les mots sont justes, les mots sont victorieux, n’en déplaise à David, qui a été scandalisé par le slogan publicitaire : « La première victoire des mots sur le sida ».18

Pour Lagarce, à l’inverse, le sida ne doit jamais devenir un « sujet », et celui-ci s’est toujours refusé à être classé parmi les « écrivains du sida ». Ce qu’il souhaite simplement, quand l’urgence s’en fait sentir, c’est écrire sur sa maladie, en tant que vécu propre, personnel, ne concernant que lui. Le VIH, en effet, comme il le souligne dans son Journal vidéo, s’impose au séropositif comme un « cadre », comme un filtre qui recouvre toutes les choses, y compris les plus quotidiennes. La seule manière de contrer ce désastre serait alors, par l’entremise du théâtre, de séparer le sida de la maladie, la maladie de l’existence et l’existence de l’individu.

« La vie doucement s’immobilise »

       À un Guibert convocateur répond, en ce sens, un Lagarce conjurateur : il est certain que l’ombre portée du sida pèse sur Juste la fin du monde, mais toute allusion au sida s’en trouve patiemment effacée. Ce n’est donc pas pour rien que l’œuvre du dramaturge peut être lue au prisme de la notion classique d’euphémei, ordre prononcé par les héros grecs pour faire taire une parole trop brutale, vulgaire ou injurieuse. En cela, la voix de Jean-Luc Lagarce apparaît comme éminemment singulière au sein de l’écosystème des littératures du sida. Une voix comparable, en un certain sens, à l’œuvre du plasticien Felix Gonzales-Torres, qui choisit d’abstraire les corps photographiés des sidéens, de refuser le spectaculaire, le choc, et de réduire la maladie à des tracés de lignes sur des graphiques, intitulées Bloodworks, Travaux de sang. Le corollaire de l’abstraction, dans Juste la fin du monde, est alors ce contrepoint tragique qui structure l’ensemble de la pièce et réoriente les questions nées de l’épidémie. Le palimpseste des mythes antiques, se superposant à l’histoire singulière de Louis, l’exercice fataliste d’ascèse auquel il s’adonne, adoucissent ainsi la douleur, patinent d’un verni immémoriel l’expérience présente et contribuent en le gommant, à la perlaboration du mal. En d’autres termes, au moment même où tout le monde traite du sida, dans toute sa cruauté et son injustice, Lagarce choisit à contre-courant de taire la maladie pour échapper à un quotidien insupportable et hausser son angoisse actuelle à la hauteur de cette mélancolie sereine qu’il découvrait, douze ans plus tôt, en lisant l’Odyssée :   

Ulysse regarde les flots et regrette peut-être les siens‚ sa terre… peut-être même souhaite-t-il connaître un jour son fils. La vie‚ ici et là‚ tantôt s’alanguit‚ tantôt s’essouffle après le passage d’Ulysse‚ dans l’attente d’Ulysse.
La vie se disperse‚ se dissout lentement‚ très lentement.
La vie doucement s’immobilise.
Des hommes‚ des femmes se rétrécissent de trop attendre‚ la vie se suspend‚ le temps bat‚ la mer brille‚ le temps bat‚ le temps bat‚ le temps…19


       Jean-Luc Lagarce et Hervé Guibert étaient proches, on le sait ; ils s’étaient rencontrés en 1990 à Rome, en tant que pensionnaires de la Villa Médicis. Mais au moment même où l’un et l’autre, frappés de la même maladie, rédigeaient presque simultanément leurs œuvres les plus marquantes, ces derniers choisirent des positions esthétiques radicalement inverses au regard du sida, comme les deux faces d’une même monnaie. À Guibert revient la fièvre, l’envahissement d’un réel trop présent. À Lagarce l’épure, le calme de la distanciation classique. Toute l’œuvre de Guibert, depuis À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie jusqu’à Cyclomégalovirus est placée sous le signe du cri, cris possédés d’un jeune homme anonyme à l’hôpital – « il hurlait qu’il n’en pouvait plus, qu’il était trop fatigué, qu’il voulait rentrer à la maison… il n’y avait plus dans ce corps squelettique qu’un hurlement ininterrompu »20, cris poussés, quelques mois auparavant, lors de l’agonie de Michel Foucault :

Dans la cour de l’hôpital éclairée par ce soleil de juin qui devenait la pire injure au malheur… cette certitude me défigura dans le regard des passants qui me croisaient, ma face en bouillie s’écoulait dans mes pleurs et volait en morceaux dans mes cris, j’étais fou de douleur, j’étais le Cri de Munch.21

À l’informe et l’inarticulé, à la faillite absolue de la signification, répond alors, en miroir, le silence presque complémentaire des dernières pages de Juste la fin du monde, autre moyen de canaliser l’émotion trop intense, autre modalité du deuil, où l’on détourne les yeux du cadavre pour embrasser l’inexistant:

Ce que je pense
(et c’est cela que je voulais dire)
c’est que je devrais pousser un long et beau cri,
un long et joyeux cri qui résonnerait dans toute la vallée,
que c’est ce bonheur que je devrais m’offrir,
hurler une bonne fois,
mais je ne le fais pas,
je ne l’ai pas fait.


Notes

  1. Jean-Luc Lagarce, Du luxe et de l’impuissance, Paris, Les Solitaires Intempestifs, 2008, p. 41.
  2. Cf. Marie Hélène Boblet, « Écriture et souci de soi : les journaux de Jean-Luc Lagarce », Europe’s World, 2010, p. 40.
  3. Jean-Luc Lagarce, Journal, II, 16 mai 1993, Paris, Les Solitaires Intempestifs, 2008, p. 89.
  4. Cf. Bernard Paillard, « Le sida, une maladie de civilisation ? », in Communication, Paris, Le Seuil, 91, 2012.
  5. Éric Favereau, « Foucault, les derniers jours », in Libération, 19 juin 2004.
  6. Michael Pollack, « Les médias parlent beaucoup du sida », in Gai Pied hebdo, 535, 1985, p. 13. Voir également Michael Pollack, Les Homosexuels et le Sida, Paris, Métailié, 1988.
  7. Voir François Cusset, « Le sida et les corps invisibles », in La Décennie, Paris, La Découverte, 2006.
  8. Didier Lestrade et Gilles Pialoux, Sida 2.0, Paris, Fleuve Noir, 2010, p. 35.
  9. Elisabeth Schemla, « Mon Sida, de Jean-Paul Aron », Le Nouvel Observateur, 30 oct. 1987.
  10. Voir Philippe Artières, « Archives d’une prise de parole. Les écritures du sida », in Les Tribunes de la santé, 33, Paris, Global Média Santé, 2011/4.
  11. Ibid., p. 70.
  12. Hervé Guibert, À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, Paris, Gallimard, 1990, p. 178.
  13. I Hervé Guibert, Le Protocole compassionnel, Paris, Gallimard, 1991, p. 189.
  14. Michel Foucault, L’Écriture de soi, in Hervé Guibert, Le Mausolée des amants, Paris, Gallimard, 2001.
  15. Hervé Guibert, Le Protocole compassionnel, op. cit., p. 132.
  16. Jean-Luc Lagarce, Le Bain, in Trois Récits, Paris, Les Solitaires intempestifs, 2001.
  17. Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde, Paris, Les Solitaires intempestifs, 1999.
  18. Hervé Guibert, Le Protocole compassionnel, op. cit., p. 144.
  19. Jean-Luc Lagarce, Présentation de Elles disent… l’Odyssée, Rencontres de théâtre amateur de Besançon, mai 1979.
  20. Hervé Guibert, Le Protocole compassionnel, op. cit., p. 89.
  21. Hervé Guibert, À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, op. cit., p. 109.

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1 commentaire

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  1. …C’était juste la fin du monde, c’est juste la fin d’un monde, ce sera juste la fin de notre monde…
    Un texte et un film au programme du bac qui recontextualisent/redimentionnent Sophocle/Racine/Ionesco …Et le présent .

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