Mémoires d’Hadrien est un texte intimidant parce que Marguerite Yourcenar y déploie la vie d’un empereur romain qui n’est pas le plus connu, Hadrien, et qu’on confond parfois, non sans raison, avec un empereur grec. Ce roman historique effraie car il convoque de nombreux éléments de civilisation antique, qu’elle soit romaine ou grecque. L’intertexte fondateur de ces Mémoires étant le texte des Pensées pour moi-même de Marc-Aurèle, à qui le récit est adressé, on pense ne pouvoir le faire lire qu’à des élèves capables de se plonger un tant soit peu dans la philosophie antique en général et dans les arcanes du stoïcisme en particulier. De même, parce que son autrice est une fine helléniste et latiniste, on pense indispensable de commenter systématiquement ses allusions aux lettres classiques dans son choix des mots en français moderne, que l’on parle du « candidat » ou du « génie », par exemple. Dès lors, Mémoires d’Hadrien ne peut plus être lu que par des spécialistes et des lettrés, ce que ne sont pas nos élèves dans leur grande majorité.
Ce roman ne peut-il être étudié que dans des lycées d’excellence et auprès de lycéens se destinant à des classes préparatoires littéraires ? Heureusement, non. Car il existe une autre manière d’aborder le roman historique de Marguerite Yourcenar : en le désacralisant pour lui redonner sens et vie.

Aborder l’œuvre autrement que par l’érudition : le schéma narratif

S’il faut guider les lycéens dans leur première lecture du texte, on ne peut pas pour autant les assommer de notes de bas de pages et de séances de contextualisation fine. Nul ne pourra égaler l’érudition de Marguerite Yourcenar et l’angle adopté lors d’une lecture au lycée n’est pas celle d’une glose universitaire de l’œuvre. Mais peut-on percevoir l’esprit d’un texte quand on n’en comprend pas totalement la lettre ? Tel est le pari que se lancent les enseignants et enseignantes qui choisissent ces Mémoires comme œuvre intégrale pour le chapitre « récit » du baccalauréat de français, et à mon sens, ils et elles ont raison.

Avant de lancer les élèves dans la lecture personnelle de l’œuvre, il convient dans cette perspective de la préparer en lui offrant des jalons. S’ils ne sont pas nécessairement historiques ni intellectuels, ils peuvent être narratifs. Si l’on cesse de considérer l’histoire d’Hadrien comme une histoire vraie d’une part, et comme un morceau de grande Histoire d’autre part, et qu’on adopte un point de vue strictement humain sur ce personnage et sur sa vie, on peut dès lors envisager le récit qui en est fait par le biais du schéma narratif classique : quelle est la situation initiale de ce roman ? L’élément perturbateur qui enclenche la quête du personnage principal ? Quels sont ses principaux personnages, tant du côté des adjuvants que des opposants ? Combien comptons-nous de péripéties ? Et quelle issue est donnée à la recherche d’Hadrien ?

De telles interrogations pour guider la lecture personnelle de l’élève seront d’autant plus fécondes que le personnage d’Hadrien n’est pas en quête de pouvoir. Il est nommé empereur alors qu’il n’en avait ni le profil, ni l’ambition. Dès lors, quel est vraiment ce qui le meut ? Est-ce le sens du devoir ? Le goût pour la noblesse de sentiments et pour la beauté des idées et des actes ? Hadrien est-il un homme avant tout moral ou est-il d’abord un esthète ? À ses questions, il ne faut pas hésiter à proposer des réponses claires et fléchées ; car l’élève a besoin de ces repères pour ne pas s’enliser dans une lecture qui s’avérera nécessairement exigeante. Et c’est en associant clairement ces différentes étapes aux sections du roman que l’on aidera le plus l’élève à baliser son exploration d’un texte éminemment touffu.

Par-delà le schéma narratif, le repérage en cours de lecture des toponymes et des personnages peut aussi constituer un exercice pertinent pour une première lecture, en l’assortissant par exemple d’une note bonus.

Revaloriser le patrimoine local : nous, les Anciens

Mais on ne peut faire totalement l’économie de la contextualisation. Toutefois, comment la repenser ? S’il est toujours possible de se reposer sur ceux de nos élèves qui ont été ou qui sont hellénistes et/ou latinistes afin de valoriser leurs connaissances au cours de brefs exposés thématiques, il reste nécessaire de dynamiser cette exploration d’une période qui ne soulève que rarement l’enthousiasme. Or, là où notre culture française ne nous porte pas à plébisciter l’Antiquité comme une source d’inspiration et un legs fondateur, d’autres cultures nationales, comme la culture italienne ou la culture grecque contemporaines, font quant à elles la part belle à ces enseignements, tant des langues comme des civilisations antiques. On en comprend la raison : l’histoire de l’Empire grec et de Rome, ce sont les racines de l’histoire nationale grecque et italienne. Mais ce sont également celles de notre propre Histoire et il est bon de rappeler ou d’apprendre aux élèves que nous avons nous aussi un lien avec la période de l’Antiquité.

La séance de contextualisation pourra ainsi débuter par des points linguistiques sur l’histoire de la langue française et son origine latine, tant pour ce qui est du lexique que de la syntaxe. Elle pourra englober une histoire de l’Antiquité gauloise en rappelant la coexistence de peuples sur un même territoire (Celtes, Gaulois, Burgondes et peuples dits « barbares ») en cette époque qui nous semble reculée, mais qui ne l’est pas dès lors qu’on considère que l’Histoire commence par l’invention de l’écriture, en 3500 avant Jésus-Christ. Toujours dans cet objectif de redonner des repères historiques, il est intéressant de faire prendre conscience aux élèves de la proximité d’Hadrien avec un récit que nous connaissons bien : celui du Nouveau Testament, censé se terminer en 33 par l’exécution de Jésus, alors qu’Hadrien règne, lui, jusqu’en 121. La guerre en Palestine qu’il a à affronter est le prolongement des révoltes contre l’occupant romain qui sont retracées en sous-texte dans les Évangiles. L’Antiquité d’Hadrien n’est pas si ancienne…

Un autre moyen nous est enfin offert pour permettre aux élèves de toucher la réalité d’un temps trop souvent présenté comme « mort » : en proposant une recherche sur les vestiges antiques des environs du lycée, on ouvre la voie à une re-découverte du patrimoine local et on rend possible un autre regard sur le décor quotidien. Selon les régions, on parlera d’un dolmen, d’un aqueduc, d’un port, d’arènes, ou tout simplement du tracé d’une route ; dans tous les cas, pourtant, il sera possible de retrouver des traces d’un passé qui n’appartient pas qu’aux Italiens ou aux Grecs mais bien à l’ensemble de l’Europe.

Dans le cas où certains élèves seraient italianistes ou auraient récemment effectué un voyage en Italie, faire le lien entre leur expérience de jeunes voyageurs et celle de Yourcenar à la villa Hadriana est un plus pour favoriser l’identification des lycéens et lycéennes, non pas à l’empereur romain, mais à l’autrice de ses faux Mémoires.

De la culture savante à la pop culture : Hadrien, si loin, si près

Il est encore possible de vivifier par un autre moyen l’appropriation par les élèves de la culture nécessaire à la compréhension des Mémoires d’Hadrien : le va-et-vient entre la culture savante et la culture populaire.

Dans cette optique, le choix des extraits soumis à leur étude se révèle décisif. On peut ainsi leur donner à analyser en cours le passage où une prophétesse en Bretagne voit l’avenir d’Hadrien dans le feu, ou celui de son initiation aux rites païens, l’extrait où il compare la statuaire grecque et latine en évoquant Antinoüs, celui où il découvre et déplore la mort de son amant, ou encore le moment final de dédicace de son texte à Marc-Aurèle, entre autres. L’exercice de lectures dramatisées ou la recherche d’images venant illustrer ces passages favorise la reviviscence de l’intrigue antique par le recours à la vue et à l’ouïe plutôt qu’à la seule intelligence. Car Hadrien parle du corps et de sa dégradation ; il célèbre la beauté du corps d’Antinoüs ; il reste un sensuel et un idéaliste, et en ce sens c’est rendre hommage à l’entreprise de Yourcenar que de chercher l’incarnation de son texte dans des images, reproduites ou réelles. On pourra alors faire un parallèle entre ces images véridiques de visages antiques, tirées de l’histoire de l’art, et les représentations contemporaines qui en sont faites dans la culture populaire, que ce soit dans la bande dessinée Astérix ou dans des séries historiques comme Rome, ou encore dans les péplums. Marc-Aurèle apparaît après tout dans Gladiator de Ridley Scott !

Il est enfin un autre thème de l’histoire des Mémoires d’Hadrien qui en constitue le fil rouge et qui peut aider certains élèves à y entrer plus facilement : celui de la guerre. Hadrien est en effet un homme de paix, qui n’a d’autre ambition que de stabiliser son Empire et ce, alors même que de nombreux obstacles se dressent entre lui et cet idéal. Dès lors, c’est l’histoire du mur d’Hadrien que l’on peut raconter aux élèves ; car le récit de ce mur, c’est aussi celle d’une légion mystérieusement disparue, la neuvième légion. Au-delà du mur d’Hadrien, qui se situe au nord de l’Empire, on ignore quelles forces mystérieuses règnent… Cette histoire, adaptée au cinéma à plusieurs reprises, n’est pas sans rappeler celle des marcheurs blancs et du mur du Nord de Game of Thrones. L’imaginaire associé au règne d’Hadrien est donc assez proche de nous, et c’est ce qu’il fallait démontrer…

Conclusion : vers l’écriture de soi-même comme un autre

Le parcours de lecture associé à l’étude de l’œuvre intégrale Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar est intitulé « Soi-même comme un autre ». Pour replacer l’ouvrage de la première académicienne de France dans son genre plutôt que de l’enfermer dans la culture antique, on tirera profit de l’ouverture aux lectures cursives de toute époque et courant. Ainsi les récits inspirés de faits vécus par l’auteur ou l’autrice, dans un spectre allant du roman autobiographique (La Promesse de l’aube de Romain Gary) à l’autofiction (Stupeur et tremblements d’Amélie Nothomb) en passant par le roman librement inspiré de faits réels (Confessions d’un enfant du siècle de Alfred de Musset face à Elle et lui de George Sand) peuvent être convoqués utilement, tant ils mettent en relief la volonté de trompe-l’œil de Yourcenar dans Mémoires d’Hadrien. Une lecture rapide, en conclusion, d’extraits des Pensées pour moi-même de Marc-Aurèle pourra alors prendre pleinement son sens et l’on saura se demander qui, du stoïcien ou de Yourcenar, est l’autre d’Hadrien.

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