Depuis la rentrée 2021, il est possible de choisir pour œuvre intégrale dans le chapitre de littérature d’idées le texte d’Olympe de Gouges, la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791). Les réticences à aborder cette œuvre sont nombreuses : il s’agit d’un texte juridique dont on se demande comment commenter le style, d’un ouvrage écrit durant la Révolution française qui exige, pour être compris, d’être clairement contextualisé et d’un livre féministe qui ne manquera pas de susciter des débats, que l’on préférerait parfois éviter.

Mais disons-le tout de suite, étudier Olympe de Gouges en Première aujourd’hui est surtout une chance. D’abord, parce que cette « déclaration des droits », écrite comme un discours à proclamer, n’a jamais pu être dite à la tribune : c’est donc faire œuvre de réhabilitation, tant littéraire et politique qu’historique, que de le lire et de le faire lire aux jeunes générations. Ensuite, parce que l’on y découvre une femme perspicace, audacieuse, pleine d’esprit et de bon sens, cultivée et nourrie de la philosophie et de la politique de son temps : elle nous provoque, elle aborde avec nuance des questions épineuses et des questions qui, encore aujourd’hui, nous touchent de près. Enfin, parce que travailler cette œuvre permet, en abordant le sujet des droits des femmes, aux lycéens et aux lycéennes de mettre les mots justes sur des débats auxquels ils participent au quotidien. Faire étudier Olympe de Gouges nous offre l’occasion de donner aux élèves des repères sur la question du genre et des rapports hommes/femmes et d’éveiller de manière constructive leur esprit critique. Et c’est sans doute là l’intérêt principal qu’il y a à consacrer un chapitre de l’année du bac à la littérature d’idées.

Une contextualisation en lien avec le programme d’Histoire-géographie

Étudier un texte comme celui d’Olympe de Gouges exige une introduction historique et une contextualisation fine. Si la Révolution française est au programme d’histoire-géographie en tronc commun pour les Premières, le professeur de français ne peut pas se reposer sur ce croisement des enseignements pour raccourcir ses rappels historiques préalables. Une approche intéressante est d’attribuer à certains élèves des exposés sur cet épisode ; le but est de bien leur faire intégrer la distinction entre la période révolutionnaire, avec l’acheminement progressif vers la Première République d’une part, et la Terreur d’autre part. Demander aux élèves d’utiliser leur manuel d’Histoire-Géographie, par exemple, pour leur recherche documentaire, permet de créer un lien entre les disciplines et de les former à apprécier différentes sources d’information. Une séance transversale en concertation avec le ou la professeur.e d’Histoire-Géographie peut également être organisée, pour étudier les sujets des tribuns révolutionnaires ou de la place des femmes dans la Révolution, par exemple.

Pour affiner et compléter cette approche historique, il est aussi intéressant de présenter aux élèves des images, des idées et des sons de l’époque. Certaines œuvres s’y prêtent particulièrement bien. Pour ce qui est du cinéma, le film Un peuple et son roi (2018) de Pierre Schoeller illustre l’adoption d’une monarchie parlementaire et la manière dont les décisions politiques sont conduites et reçues par tous les ordres de la société d’Ancien Régime. L’intrigue est centrée sur le procès de Louis XVI et son exécution. La position de chacun, hommes et femmes, peuple et nobles, révolutionnaires et monarchistes, est reflétée avec nuance. Des partis pris de réalisation sont opérés, avec une grande attention au décor naturel et aux jeux de lumière, ce qui se prête aisément à une analyse filmique en classe ou à des travaux bonus de critique à la maison.

Faire entendre la voix d’Olympe de Gouges à travers une pièce de théâtre au sein de l’établissement peut également permettre aux élèves de s’approprier davantage le sujet. La compagnie des Furieux du jeu-dit propose ainsi une pièce intitulée Liberté, Égalité, Féminité qui retrace le procès d’Olympe de Gouges. Les élèves sont répartis dans la salle : d’un côté les garçons, de l’autre les filles, et certains sont choisis pour figurer les jurés sur scène. Le ton est celui de l’invective et de la revendication politique. Un travail sur les registres de langue et la dimension orale du discours argumentatif peut ainsi être mené à l’issue de la représentation.

Faire travailler les élèves en groupe sur certains des textes d’Olympe de Gouges en ajoutant un fond musical approprié aide également à une immersion dans cette époque, qui leur semble bien exotique. Les airs de Mozart, Charpentier, Rameau ou encore Vivaldi sont l’occasion d’embellir certains moments de travail collectif et de parfaire la culture générale d’élèves parfois peu mélomanes. Enfin, la consultation et analyse de certaines images, comme les calendriers républicains ou les gravures révolutionnaires, permettent aux élèves de saisir la portée de cette période historique. Une étude plus approfondie du frontispice de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen permet également de faire un point sur les notions de symbole, d’allégorie et sur la ré-interpétation révolutionnaire, voire républicaine, de l’iconographie religieuse et mythologique. De tels éléments de contextualisation sont essentiels lorsqu’il s’agit d’expliquer l’occurrence de « l’Être suprême » dans le « Préambule » de la Déclaration d’Olympe de Gouges… Mention qu’elle emprunte au « Préambule » de la Déclaration originale !

Du féminisme d’hier au féminisme d’aujourd’hui

Le parcours de lecture associé à l’étude de l’œuvre d’Olympe de Gouges est le suivant : « Écrire et combattre pour l’égalité ». La multitude des approches offertes au ou à la professeur.e quand à la question de l’égalité est large, et le risque en n’étudiant qu’un seul aspect de ces combats est de se priver de l’occasion de donner aux élèves de véritables repères sur des questions de société très contemporaines.

L’enjeu de l’approfondissement de la question du féminisme est de taille. Jeunes femmes comme jeunes hommes sont aujourd’hui sensibilisés à cette question, sans toujours disposer des repères historiques ni de la précision de lexique nécessaire à une juste réflexion. Les médias qu’ils consultent, réseaux sociaux en tête, opèrent volontiers des raccourcis sur ces sujets de société profondément ancrés dans l’Histoire. Faire étudier en lecture complémentaire des textes d’autres féministes français, qu’il s’agisse d’hommes ou de femmes, permet de mettre en perspective cette prise de contact avec un combat ancien et pourtant toujours actuel. L’analyse de textes de Condorcet ou de Voltaire (« Femmes, soyez soumise à vos maris ! ») permet aux élèves de comprendre qu’il n’est pas nécessaire d’être une femme pour défendre leurs droits. Comparer les registres de ces textes (polémique pour Olympe de Gouges, didactique pour Condorcet et ironique pour Voltaire) permet également de saisir la portée d’un registre en l’analysant sur le plan pragmatique : pourquoi Olympe de Gouges ne peut-elle adopter qu’un ton polémique et non ironique ? En quoi le registre didactique est-il permis, et choisi, par Condorcet ? Quel est l’avantage du choix de l’ironie par Voltaire ? La position du locuteur, et l’importance de sa situation, sont ici fondamentales. Pour une approche diachronique, la lecture et analyse d’extraits de la Domination masculine de Bourdieu ou du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir sont également pertinentes. Mais c’est peut-être au titre des lectures cursives que ces œuvres peuvent être proposées, car le parcours de lecture mentionne bien le « combat » et non seulement « l’écriture ». Dès lors, un élargissement aux questions du racisme et de la littérature décoloniale devient pertinent : faire découvrir aux élèves Aimé Césaire, Frantz Fanon ou encore Bernard-Marie Koltès permet, là aussi, de donner des repères que l’on n’a que peu l’occasion de leur fournir habituellement. Telle est peut-être notre chance de donner les clés pour apaiser les débats qui agitent les consciences de l’adolescence.

Le sens de la littérature d’idées par la vocalisation : aller à la tribune

Mais ce à quoi invite le plus, et le mieux, le choix de l’œuvre d’Olympe de Gouges, c’est à travailler la portée de l’oral, et ce à deux titres : par le lien avec la rhétorique, d’une part, et par des exercices de vocalisation, d’autre part.

La reviviscence, par les Révolutionnaires, de cet art de la parole politique, en lien avec l’idéal démocratique et républicain, est intéressante à mettre en avant au moment d’analyser les textes d’Olympe de Gouges. Là encore, la convocation des élèves de cette spécialité à travers la distribution d’exposé permet une circulation du savoir et un entraînement de ces élèves à l’oral, dans le sillage de la préparation du Grand Oral de Terminale.

Enfin, la mise en voix des textes d’Olympe de Gouges, en particulier les Préambule, Postambule, « Exhortation aux hommes » et « Dédicace à la reine », invitent à une interprétation forte et investie d’un texte qui cherche à être efficace. Mettre les élèves en position de tribuns, les obliger à lire debout, avec force et énergie, les provoquer en lisant soi-même debout sur une chaise, permet de théâtraliser le texte de littérature d’idées tout en rendant son propos et son enjeu plus concret. Les points précisément travaillés sont alors ceux du volume de la voix et de l’articulation, mais aussi de l’intonation. Par ces exercices et ces mises en perspective, le texte d’Olympe de Gouges redevient ce qu’il devait être : un propos incarné, vivant, qui met en jeu le corps comme l’esprit, l’affect comme la raison.

Conclusion : Bilan d’une expérience

Lorsque j’ai décidé d’étudier avec les élèves la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges, je pensais qu’il serait difficile d’isoler des extraits pertinents. Je craignais également de n’avoir que peu à commenter sur le plan du style. En réalité, ce chapitre et cette œuvre ont été le point fort de cette année. Ils m’ont permis d’ouvrir un vrai dialogue avec les élèves et de leur faire prendre conscience de l’importance d’une vision historique, voire historiciste, des questions qui font débat aujourd’hui. Les textes analysés ont suscité l’intérêt, voire l’adhésion, de la grande majorité des élèves ; et je n’ai eu à rencontrer aucune contestation ou propos mal venu. C’est bien plus une progressive prise de conscience de l’urgence de ces questions qui s’est faite, de manière raisonnée et libre. Car si certains hebdomadaires accusent à l’occasion les professeurs d’« endoctriner » les élèves, nous savons, pour notre part, que notre but est de les instruire pour, plus simplement et plus humblement, éveiller leur sens critique et élever le débat.

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4 commentaires

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  1. J’ai lu avec intérêt mais surtout un immense plaisir votre article. Je suis une vieille, proche de la retraite, et je me suis battue de longues années pour une telle approche. On me jugeait originale dans le meilleur des cas… je souhaitais seulement « éveiller leur sens critique et élever le débat. »grâce à des moyens peu appréciés alors (s’exprimer à l’oral, lire un texte avec conviction après une contextualisation que j’aimais la plus large et la plus précise).
    Merci. Mc

    1. Un grand merci pour votre retour. La liberté pédagogique est essentielle pour que chacun enseigne le programme selon l’approche qui correspond le mieux à ses compétences et à celles de ses élèves !

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