On s’inquiète souvent de la faiblesse de la lecture de nos élèves, en même temps qu’on est forcé de constater que certains ou certaines dévorent les énormes pavés de séries qui sont des succès éditoriaux. Les jeunes étant les lecteurs et lectrices adultes de demain, leurs pratiques de lecture ou de non-lecture préoccupent particulièrement les éducateurs/trices, parents, enseignants/antes ou bibliothécaires. Au-delà des idéologies, qu’en est-il réellement de ces pratiques ? Alors que le salon du livre va bientôt ouvrir ses portes, nous pouvons interroger les enquêtes réalisées sur ce sujet, qui viennent apporter des données factuelles et des éclairages complémentaires sur ce phénomène complexe qu’est la lecture des jeunes.

Une enquête publiée au début de l’été 2016 par le Centre national du livre lève quelques préjugés récurrents1.

Elle conforte le constat que faisaient Christian Baudelot, Marie Cartier et Christine Détrez dans les années 1990 : « Et pourtant ils lisent… »2. De fait, les jeunes lisent (en moyenne six livres par trimestre dont quatre pour leur loisir), ils consacrent du temps à cette activité (la lecture de loisir les occupe trois heures par semaine, ce qui n’est pas rien à un âge où les sollicitations sont nombreuses et le désir de sociabilité important, comme l’ont montré les travaux de Sylvie Octobre3) et ils y prennent du plaisir (77% des répondants disent aimer lire).

Mais nos élèves lisent peut-être autre chose que ce qu’on attend ou voudrait : des mangas4, des bandes dessinées, des sagas de fantasy et d’autres livres pour la jeunesse, ou d’autres écrits plus ou moins légitimes et donc souvent sous-déclarés5, sans compter la presse magazine et la lecture en ligne (il ne faut pas oublier que le web est très largement constitué d’écrit).

En encourageant la lecture littéraire (lente, attentive et analytique, appliquée le plus souvent à des textes canoniques) comme la seule forme de lecture légitime (qui est celle qu’on considère quand on évoque une « crise de la lecture »), l’enseignement tend souvent à décourager de fait les autres formes de lecture, impossibles à rentabiliser en classe, et surtout au lycée, comme l’a analysé Fanny Renard dans son enquête Les Lycéens et la lecture6. Or ces lectures ordinaires, notamment celles qu’on fait pour s’évader, pour se construire ou pour échanger avec ses amis, font bien partie du quotidien d’un grand nombre de jeunes et constituent un indispensable outil de formation, voire un tremplin.

On ne peut espérer donner le goût de lire qu’à condition de respecter ces pratiques et de les encourager en les valorisant, notamment en proposant des suggestions de lecture cursive, mais aussi des activités diverses de familiarisation avec le livre et des espaces de valorisation de ces lectures. Car la lecture est aussi une pratique sociale, comme l’a souligné Pierre Bourdieu dans un entretien avec Roger Chartier7: on lit pour autant qu’on tire un plaisir ou un profit de ses lectures à relativement court terme, et souvent, pour autant qu’on puisse les partager avec d’autres. Moment de lecture à voix haute partagé entre parents et enfants, mais aussi en bibliothèque à l’heure du conte ou en classe (Daniel Pennac s’en est fait le promoteur dans son fameux Comme un roman8), club de lecture, prix littéraires jeunesse, réseaux sociaux et booktubeurs : la lecture attire quand elle procure émotion et évasion, mais surtout quand, inscrite dans des sociabilités, elle peut être valorisée dans les groupes dont on fait partie, famille, groupe de pairs, ou groupe classe.

Notes

  1. http://www.centrenationaldulivre.fr/fr/ressources/etudes_rapports_et_chiffres/les-jeunes-et-la-lecture/
  2. Baudelot, Christian, Marie Cartier et Christine Détrez. Et pourtant ils lisent… L’épreuve des faits. Paris, éd. du Seuil, 1999.
  3. Sylvie Octobre, Les Loisirs culturels des 6-14 ans, Paris, La Documentation française, 2004 ; Deux pouces et des neurones : les cultures juvéniles de l’ère médiatique à l’ère numérique, Paris, La Documentation française, 2014).
  4. Détrez, Christine et Olivier Vanhée. Les Mangados : lire des mangas à l’adolescence. Paris, Bibliothèque publique d’information, Centre Pompidou, 2012.
  5. Le Goaziou, Véronique. Lecteurs précaires : des jeunes exclus de la lecture ? Paris, l’Harmattan, 2006.
  6. Renard, Fanny. Les Lycéens et la lecture : entre habitudes et sollicitations. Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011.
  7. Chartier, Roger et Pierre Bourdieu. « La lecture : une pratique culturelle ». In Pratiques de la lecture, rééd. p. 277-306. Paris, Rivages, 1985.
  8. Pennac, Daniel. Comme un roman. Paris, Gallimard, 1992.

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