On n’en finit pas de dire que notre langue française est belle et qu’il faut la préserver. Les publications sur le sujet fleurissent : on trouve ainsi un nouveau titre chez First, Et cetera, Et cetera, la langue française se raconte (par Julien Soulié et M. la Mine), qui retrace l’histoire de certains mots comme miniature ou pedigree[1]. Le fil Twitter du dictionnaire Le Robert, qui publie chaque jour la notice lexicographique, est largement suivi, commenté et plébiscité (« Robert, un ami qui vous apprend des choses » écrit un abonné le 8 octobre 2020 ; le même jour, un autre abonné publie : « Merci. Vous réalisez un travail colossal sur les réseaux sociaux. Chapeau ! »). Et on ne peut que se féliciter d’un tel amour pour les mots de notre langue.

Semble aller dans le même sens l’introduction d’une question de grammaire à l’oral du bac de français lors de la réforme mise en œuvre à compter de la rentrée dernière. Ce nouveau point d’évaluation renforce la conscience de ce qui fait notre langue en interrogeant les lycéens sur un point de grammaire. Le programme sur lequel les élèves de première peuvent être interrogés a même été étendu ces derniers jours[2] : ce sont ainsi toutes les notions de grammaire au programme de la seconde et de la première qui pourront faire l’objet d’une interrogation de la part des examinateurs pendant l’oral de l’épreuve anticipée de français.

Cette interrogation, rappelons-le, sera formulée sous forme de question portant sur un passage ou une phrase du texte. Le candidat en sera informé avant sa préparation de 30 minutes et devra, pendant 2 minutes, à l’issue de son explication de texte, présenter la notion sur laquelle portera sa question. Il en examinera les occurrences dans le passage proposé à son étude et pointera les éventuelles ambiguïtés et difficultés du texte. La démarche n’est pas sans rappeler celle des « remarques nécessaires » proposées lors de l’épreuve de langue sur un texte postérieur à 1500 du CAPES et de l’agrégation externe, dans un apparent esprit de cohérence.

Las, la cohérence voudrait que l’épreuve d’histoire de la langue, désignée comme épreuve de langue sur un texte antérieur à 1500, soit d’autant plus mise à l’honneur. Au cours de cette épreuve, le futur professeur est amené à retracer l’évolution lexicologique d’un terme, l’évolution phonétique d’un autre terme ou d’une graphie (-euil, par exemple), et l’évolution morphologique d’une conjugaison ou d’une flexion (la marque du pluriel ou du féminin). Renforcée, l’épreuve d’histoire de la langue ? Que nenni : on l’y trouve en format réduit dans le projet de réforme du CAPES de lettres modernes, applicable dès la session 2021. L’étude de l’état de langue médiévale y disparaît purement et simplement.

Dans cette nouvelle mouture de ce CAPES subsistent à l’écrit une épreuve de dissertation et une épreuve de didactique composée d’une interrogation en étude de la langue et d’une autre en stylistique. Mais les textes sur lesquels porteront ces questions ne pourront être antérieurs à la Renaissance… Exit le Moyen Âge, qui pâtit une fois encore de sa (fausse) réputation d’âge obscur voir obscurantiste…

On le sait, faire respecter une langue, surtout lorsqu’elle est actuellement en mutation (voir la question de l’écriture inclusive, par exemple, ou celle de la féminisation de certains substantifs comme « auteur »), cela implique d’en avoir l’intelligence. Pour cela, il faut en connaître l’histoire – toute l’histoire. Ce n’est que parce qu’on a sué sang et eaux sur l’évolution phonétique de « chevaux » que l’on sait expliquer aux élèves pourquoi « chevals » est incorrect et que l’on peut prétendre leur en faire respecter l’orthographe : les bizarreries de notre langue ont toutes un sens ; ce sens est historique. Il rattache le français moderne à l’ancien français et, par-delà, au latin ; il relie chacun d’entre nous à l’Histoire. Le Moyen Âge en est un jalon indispensable, le chaînon manquant sans lequel rien ne tient. 

Les professeurs de français ne sont pas des correcteurs orthographiques ; s’ils aiment leur langue, c’est parce qu’ils en chérissent les particularités et sont initiés au secret de ses exceptions. Priver leur concours de recrutement d’une partie de l’histoire de sa langue, c’est nier l’importance de l’Histoire dans la langue ; c’est nier l’importance de l’Histoire. Et c’est oublier que les révolutions que nous traversons aujourd’hui, tant dans notre rapport à notre langue que dans notre rapport au livre, ces révolutions que nous appelons numériques, ce sont celles que les hommes et les femmes de ce qu’on appelle aujourd’hui le Moyen Âge ont traversé avec l’affirmation du français comme langue administrative et avec l’imprimerie[3]. Le Moyen Âge, c’est nous : nous n’en finirons pas avec le Moyen Âge. 


[1] Et Cetera, et cetera, la langue française se raconte, Julien Soulié et M. La Mine, Paris, First éditions, 2020.

[2] Voir l’« arrêté du 28 septembre 2020 modifiant l’arrêté du 17 janvier 2019 fixant le programme de l’enseignement du français de la classe de seconde générale et technologique et de la classe de première des voies générale et technologique ».

[3] La société des Langues et Littératures Médiévales d’Oc et d’Oïl a publié un manifeste contre ce point du projet de réforme du CAPES et fait actuellement circuler une pétition pour demander son retrait intitulée « Pour que le français reste une langue maîtrisée ».

© iconographique : Chinnapong / Istock

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1 commentaire

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  1. Il serait bien dommage en effet d’oublier les textes du Moyen Age. Sans apprendre nécessairement complètement l’ancien français il faudrait pouvoir étudier les textes fondateurs d’une partie de notre culture.. ..
    Triste aussi d’entendre une personne voulant remplacer homme par humain en oubliant que homo en latin était d’abord l’homme en général, le masculin étant vir qui a donné viril. et bientôt ce ne sera plus seulement la langue du Moyen Age que nous ne pourrons plus lire…

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