(POUR UNE LECTURE CURSIVE D’ANTOINE EMAZ APRÈS BAUDELAIRE)

Par David GALAND

            Quelle lecture cursive proposer en parallèle de l’étude des Fleurs du Mal de Baudelaire, qui figure au programme des classes de 1re générale et technologique pour la période 2019-2023 ? Un nombre important de contraintes pèse sur le choix que doit opérer le professeur : il lui faut cibler une œuvre poétique qui ne soit pas du xixe siècle, qui puisse correspondre – de manière évidente ou plus problématique – au parcours intitulé « Alchimie poétique : la boue et l’or » et qui puisse en outre être abordée avec les élèves de lycée, souvent découragés devant les difficultés de lecture spécifiques qu’ils associent spontanément – à tort ou à raison – au genre poétique. Le choix se porte alors souvent sur des recueils qui se prêtent à une analyse de la description et de la transfiguration du réel, tels que Le Parti pris des choses de Ponge, Paroles de Prévert ou, dans le champ de la poésie plus récente, Ronces (2018) de Cécile Coulon.

            Nous proposons de soumettre aux élèves une œuvre sans doute âpre en ce qu’elle affronte le réel et l’existence avec un regard d’une lucidité extrême, suscitant un questionnement radical, dans une langue qui se défie de tout élan ou de tout envol lyrique, mais qui n’en est pas moins apte à susciter la plus grande émotion chez les élèves, ce qui constitue, peut-on penser, l’un des intérêts majeurs du genre poétique : il s’agit du court livre intitulé Boue (1997) d’Antoine Emaz (1955-2019), poète qui s’est déjà imposé comme l’une des grandes voix de la poésie contemporaine.

Les raisons d’un choix

            Ce choix se justifie d’abord par une raison toute pratique : Boue est très accessible puisque ce recueil, initialement paru chez Deyrolle, a été réédité en intégralité à la fin de Caisse claire. Poèmes 1990-1997, une anthologie personnelle éditée en format de poche en 2007 dans la collection « Points Poésie ». Boue occupe les pages 161 à 217 de cette édition, qui nous servira ici de référence[1]. La réédition en poche signale la reconnaissance dont l’œuvre a fait l’objet dans les milieux littéraires et favorise sa renommée grandissante auprès du grand public.

D’autre part, Boue est d’un abord relativement facile pour les élèves. Comme l’écrivait Benoît Broyart dans sa recension pour Le Matricule des Anges en novembre 1997, « Boue s’oppose à une poésie contemporaine parfois trop expérimentale et difficile à déchiffrer. Car ce qui séduit d’abord, dans la voix d’Emaz, c’est sa lisibilité, sa transparence[2] ». Le livre est en outre d’une relative brièveté (dix-neuf séquences de vers courts et de prose mêlés) qui ne décourage pas les élèves.

Le titre du recueil, enfin, se rattachera immédiatement, pour les élèves, au parcours associé à Baudelaire ; nous verrons que l’intérêt de cette lecture sera pourtant de proposer une approche différente du réel que celle qu’ils auront découverte dans Les Fleurs du Mal. Non qu’il n’y ait bien des parallèles possibles, bien entendu ; mais s’il citait volontiers Baudelaire, Antoine Emaz trouvait plutôt ses références du côté de Pierre Reverdy et surtout d’André du Bouchet. L’œuvre choisie engage donc un rapport problématisé au parcours.

            La démarche proposée ci-dessous vise à rendre attractive et vivante la lecture de cette œuvre poétique d’une grande qualité et d’une grande exigence et portant tout à fait abordable en classe ; chaque enseignant l’adaptera selon ses souhaits et ses objectifs :

  • une séance d’introduction permet de faire découvrir rapidement l’auteur et son impressionnante discrétion ;
  • une séance de lancement de la lecture permet d’amener les élèves à s’interroger sur la manière de lire ces textes, de chercher un mode et un rythme de lecture qui puissent leur convenir ;
  • la lecture autonome de l’ensemble du recueil est suivie d’une séance consacrée à préparer les élèves à l’épreuve orale du bac (seconde partie de l’épreuve) et à ouvrir la réflexion sur l’art contemporain.

L’exposé de cette démarche pédagogique sera conclu par quelques analyses du recueil orientées par des perspectives plus théoriques, que nous soumettons afin que chacun puisse, s’il le souhaite, terminer le travail mené sur l’œuvre par une synthèse plus dense, sous la forme d’un apport magistral.

À la découverte de l’auteur

            Antoine Emaz était un auteur profondément discret sur sa propre vie, aussi ne s’étendra-t-on pas sur sa présentation biographique. En guise d’introduction, on pourra faire entendre cette pudeur du poète en faisant visionner aux élèves un très court extrait d’une rencontre publique qui eut lieu à la Bibliothèque de Toulouse en 2001, dans lequel il explique pourquoi il n’écrit pas de poésie amoureuse et refuse l’épanchement personnel ; cette vidéo est accessible sur Internet via la page suivante (l’extrait se situe de 20’20 à 22’14) : https://www.savoie-biblio.fr/ressources/un-auteur-antoine-emaz.aspx.

On se contentera ensuite d’indiquer quelques éléments. Né à Paris en 1955, Antoine Emaz a mené une carrière d’enseignant de lettres modernes à Angers, au collège puis au lycée ; il a commencé à publier des poèmes en revues dès le début des années 1980, et son premier livre a paru en 1986 (Poème de la terre, aux éditions La Bartavelle). Auteur de nombreux recueils, pour lesquels il collabore fréquemment avec des artistes, son talent est très tôt reconnu par ses pairs et on lui confie la présidence de la commission « Poésie » du Centre national du livre entre 2009 et 2013. Atteint d’un cancer, il meurt en mars 2019.

Enfin, on donnera un aperçu de son œuvre en distribuant la liste suivante, qui reprend un certain nombre de titres de ses livres (recueils ou livres de réflexion sur la poésie). Ces titres étant toujours significatifs et transparents, on demandera aux élèves de procéder à des regroupements par catégories, qui permettront de dégager des axes révélateurs des thèmes et des enjeux de l’œuvre :

D’écrire, un peu, 2018

Planche, 2016

Las, 2014

Flaques, 2013

Cuisine, 2011

Poèmes Pauvres, 2010

Plaie, 2009

Cambouis, 2010

Peau, 2008

De l’air, 2006

Sur la fin, 2006

Obstinément peindre, 2005

Os, 2004

K.-O., 2004

Lichen lichen, 2003

Je ne, 2001

Soirs, 1999

Sang, 1998

Boue, 1997

Sable, 1997

Personne, 1996

Voix basse, 1995

Fond d’œil, 1995

Courte terre, 1994

Poème corde, 1994

Peu importe, 1993

Poème, temps d’arrêt, 1993

Poème Serré, 1993

Tout se tasse, 1993

Poème, la boue la mer, 1993

Poème, va, 1993

Poème carcasse, 1991

En deçà, 1990

Poème en miettes, 1986

En se fondant sur cette liste incomplète, les élèves devraient pouvoir par exemple remarquer :

  • que le poète privilégie un lexique simple, volontiers banal, dénotant des éléments naturels (Sable, Boue, Flaques, Lichen lichen), des matières viles (Boue, Cambouis), des lieux et objets du quotidien (Cuisine, Planche) ou encore des éléments corporels (Peau, Sang, Os) ;
  • que la répétition même du mot « poème » dans les titres les plus anciens révèle une volonté de simplicité ;
  • que nombre de titres renvoient au corps, conçu et perçu comme lieu d’une souffrance (Tout se tasse, Plaie, Sang), voire de la mort (Poème carcasse, Os) et parfois avec des connotations médicales (Fond d’œil) ;
  • que la notion de fatigue, d’épuisement, de fléchissement revient souvent (Voix basse, K.-O., Las, Tout se tasse), liée à celle d’étouffement (Poème Serré, De l’air) et d’approche de la fin, de la mort (Courte terre, Soirs, Sur la fin) ;
  • et surtout, que le poète est perçu comme un être fragile, qui s’efface (Personne, Voix basse, Je ne) et que ses efforts semblent menacés de destruction ou d’épuisement (Poème en miettes, En deçà, Obstinément peindre, Poèmes pauvres).

Ces différents aspects esquissent les contours d’une poétique dans laquelle Boue s’inscrit pleinement, la cohérence de l’œuvre du poète étant tout à fait manifeste.

Lire, ralentir

            La brièveté des séquences permet au professeur de mettre en voix les deux premières devant les élèves, la première étant constituée de paragraphes de prose, la suivante de vers libres, souvent courts, mêlés de paragraphes de prose – comme ce sera le cas de la plupart des séquences suivantes.

Faire entendre le texte est essentiel : les lycéens sont souvent habitués à lire trop vite et superficiellement, alors que les poèmes de Boue exigent d’être lus à un rythme lent. L’absence fréquente de majuscule, l’économie de la ponctuation, la division de syntagmes figés sur des vers différents obligent le lecteur à hésiter sur le rythme de la diction, ce qui rend chaque mot à son poids et à sa valeur propres. Ceci est sans doute vrai de nombre de poèmes contemporains, dont on sait depuis Roland Barthes qu’ils font de chaque mot un « signe debout », dressé « comme un bloc[3] » sur le blanc de la page, obligeant à en considérer et à en soupeser toutes les significations et connotations. Mais Antoine Emaz, poète au verbe retenu, volontiers parcimonieux, au ras du silence, insiste ici particulièrement sur l’idée de ralentissement, que celui-ci touche la marche empêtrée dans la fange, l’existence embourbée dans un réel pesant ou la parole qui peine à avancer, incapable d’accéder au chant, au lyrisme, comme vouée à hésiter entre une prose (prorsus) qui n’avance guère et un vers (versus) qui peine à creuser son sillon dans la matière argileuse du monde. Car la boue, « cela ralentit, retient, colle » (163), et la « langue lente » (173) doit pourtant s’efforcer d’articuler le « poème pesant lent sur le ventre des mots » (174).

            Cette mise en voix devrait faciliter l’entrée des élèves dans le texte. Il semble préférable de mettre en voix le texte sans que ceux-ci se reportent au texte écrit afin que l’écoute du texte prenne toute sa valeur. Un temps d’échange oral est ensuite nécessaire pour que le professeur puisse faire émerger quelques pistes de lecture auxquelles les élèves pourront s’accrocher lors de leur lecture personnelle de l’ensemble du recueil. Quelques questions pourront lancer la réflexion sur les enjeux du texte, par exemple :

  1. Quelle impression globale ces deux séquences vous laissent-elles ? Pourquoi ?
  2. Avez-vous été frappé par certains mots, certaines formules ? Y en a-t-il dont vous vous souvenez au terme de l’écoute de ces textes ? Si oui, sauriez-vous dire pourquoi ces éléments vous ont paru saisissants, frappants ?
  3. Les poèmes racontent-ils quelque chose ? Perçoit-on une progression narrative ? Quel sens peut avoir, selon vous, ce choix du poète ?
  4. À la lumière de ces deux textes, comment comprenez-vous le titre du recueil ? Que signifie la boue ?

Se préparer à l’épreuve orale du bac

            À la suite de ces deux séances d’introduction, on demande aux élèves de lire de manière individuelle et autonome le recueil dans son intégralité, en leur accordant un délai raisonnable en fonction de la progression de cours.

            Ce temps écoulé, vous pourrez ainsi consacrer une séance à préparer la présentation de l’œuvre lors de la seconde partie de l’épreuve orale du baccalauréat.

            Dans un premier temps, on travaille sur la manière dont le lecteur peut recevoir ce recueil. Pour cela, on divise la classe en deux groupes, et l’on fait travailler individuellement les élèves avec l’une des deux consignes suivantes, selon le groupe auquel il appartient :

  1. groupe A : vous êtes un élève qui a choisi de présenter Boue d’A. Emaz à l’oral du bac, parce que cette lecture vous a enthousiasmé : rédigez en quelques minutes deux arguments qui justifient votre avis très positif sur l’œuvre ;
  2. groupe B : vous êtes un élève qui a choisi de présenter Boue d’A. Emaz à l’oral du bac parce que cette lecture, bien qu’elle ne vous ait pas enthousiasmé, est celle qui vous a le moins déplu : rédigez en quelques minutes un argument qui justifie votre avis plutôt favorable sur l’œuvre, puis un second argument qui nuance votre jugement.

On met ensuite en commun les arguments proposés, en en discutant la justesse et en évitant les redites : le professeur en dresse la liste au tableau (ou, mieux, la saisit sur traitement de texte au vidéoprojecteur). Ainsi, les élèves pourront disposer (en recopiant le tableau ou en recevant le document saisi par informatique) d’un argumentaire dans lequel chacun choisira ce qui lui paraît le plus pertinent.

            Dans un second temps, on propose aux élèves une liste de quatre citations extraites de l’œuvre :

– « cette boue / autour / on ne sait pas / où elle mène / en elle on va / charrié / on ne voit pas où / même pas si c’est vraiment / devant / ou non » (165)

– « Les morts accroissent la dune : pays mangé de sable. Qui sait jusqu’où ? On se dit qu’il fait froid ; il reste peu de temps ; on se remet en marche. » (179)

– « on n’en finirait pas de dire / ce qui s’en va / plus lent / avec quelqu’un dans la caisse » (197)

– « écrire encore malgré bien sûr / cela peut sembler bizarre / se taire serait pire avec / juste les ombres » (212)

On donne ensuite la consigne suivante :

3. vous êtes libraire, vous souhaitez ajouter au livre un bandeau qui comporte une citation révélatrice de l’originalité et de l’intérêt du recueil. Quelle citation choisiriez-vous parmi les quatre proposées ? Justifiez votre choix.

On laisse une dizaine de minutes aux élèves pour qu’ils réfléchissent et puissent noter des éléments de réponse au brouillon, sous forme non rédigée. Le passage de quelques élèves à l’oral peut être ainsi l’occasion de revenir aussi bien sur le sens des citations que sur la méthode et les critères d’évaluation de cette partie de l’épreuve.

Il peut être judicieux, enfin, d’ouvrir la curiosité des élèves au dialogue entre les arts en les incitant à observer des œuvres contemporaines susceptibles de faire écho au livre d’A. Emaz. On pourra par exemple demander aux élèves laquelle des quatre œuvres suivantes ils jugent la plus facile à mettre en lien avec les textes du poète :

  • Terre sur toile (Terra sobre tela, 1970) d’Antoni Tàpies (technique mixte sur toile, 170 × 195 cm, Barcelone : Fondation Tàpies) 
  • Souffle 6 (Soffio 6, 1978) de Giuseppe Penone (terre cuite, 158 × 75 × 79 cm, Paris : Centre Pompidou) 
  • L’Homme qui marche I (1960) d’Alberto Giacometti (bronze, 183 × 25.5 × 95 cm, Paris : Palais de l’UNESCO) 
  • Baby (2009) de Thomas Houseago (tuf, chanvre, fer, bois, graphite et charbon, 260,4 × 228,6 × 205,7 cm, œuvre présentée à la Whitney Biennal de New York en 2010)

Approfondir l’étude

Les éléments qui précèdent suffisent à préparer les élèves dans leur présentation éventuelle de cette lecture cursive à l’oral du bac. Mais un recueil aussi intéressant que Boue fera peut-être naître, chez l’enseignant comme chez les élèves, l’envie d’approfondir davantage l’étude de cette œuvre, raison pour laquelle un apport magistral peut être envisagé comme synthèse et prolongement de la lecture. Nous voudrions poser les fondements d’une étude du recueil, dont chaque enseignant pourra ensuite s’inspirer pour construire une synthèse accessible à ses élèves.

Le recueil s’ouvre sur le mot qui constitue son titre même, mais, promu incipit du texte, le substantif, privé de déterminant, se dresse d’emblée face au lecteur, arrêtant la lecture à peine amorcée par sa brièveté brutale et par le point qui l’isole du reste du paragraphe : « Boue. » Une telle notation, purement phénoménologique, traduit une perception antérieure à toute saisie intellectuelle, à toute pensée. La boue est la matière qui arrête le regard et qui ralentit l’avancée, aussi : « À chaque pas, on s’extrait ». Qui est « on » ? Un humain, certes, conformément à l’étymologie du pronom (homo), mais indéfini, au référent incertain, qui semble s’extraire indéfiniment de la boue. Il n’est qu’un effort incessamment répété (la formule « À chaque pas » est explicitement itérative) pour être – voire pour naître dans le/au texte. La suite de l’ouverture du recueil continue à susciter un horizon d’attente : les verbes d’action au présent (« s’extrait », « marche », « épouse », « moule », « s’efface », « dort », « part ») et les indices temporels (« un temps », « jusqu’à », « Et de nouveau », « le lendemain ») esquissent une narrativité sans aller jusqu’à élaborer un récit. L’effort d’aller, d’avancer, de continuer à être paraît difficile et menacé, car le corps peine à se dégager du monde, et la parole elle-même risque de s’empêtrer dans la ressemblance, dans l’indistinct, comme le montre la paronomase : « Entre terre et tête la limite s’efface ».

Si la poésie moderne met en jeu la triple relation de l’anthropos, du cosmos et du logos[4], c’est ici sur le mode de l’informe ; non pas chaos originel, cependant, mais enlisement permanent. Le recueil déploie ainsi le motif de la boue comme la matière même où l’« on » s’épuise. Il ne faudrait pourtant pas réduire le recueil à une simple représentation, beckettienne, de la vie comme lutte harassante pour continuer à avancer dans l’indifférence du monde. Le poète interroge surtout le pouvoir des mots à affronter le réel, même si « ce devrait être simple » (186). Car le monde, dans sa mollesse informe, est « difficile à dire » (172) et « Ça se tait » (178) ; et puis, dans sa boue, sa poussière ou son sable, il nous emporte dans sa fluidité, nous brasse jusqu’à ce que nous soyons las de continuer à lutter et nous charrie comme des débris promis à la disparition, à la mort. Que faire alors ? Le poète répond : « au moins écrire avec/qui s’en va avec » (200).

Car écrire, c’est demeurer attentif à l’autre, à cet autre qui s’en va[5]. La séquence XII explicite la situation de deuil qui est peut-être au cœur (circonstanciel, anecdotique) du recueil :

on n’en finirait pas de dire

ce qui s’en va

plus lent

avec quelqu’un dans la caisse

les poignées dorées (197)

On devine alors que le corps étique et vacillant qui traîne sa fatigue dans l’espace étriqué de la cuisine, « Entre toile cirée et frigo » (201), pourrait être celui d’un vieillard, « Cet homme, un autre, une peau, des os qui tiennent debout la peau » (169), qui a fini par disparaître. Un vieillard avec sa lassitude, ses yeux qui ne voient plus bien le monde, ses os destinés à rejoindre la boue du monde, le sable, les « Dunes, encore, silencieuses » (172) où s’enfouissent et s’entassent les morts – dunes, aussi bien, de la mémoire :

des yeux

comme une mémoire qui fouille

dans le sable des mots des gens

aimés ou pas perdus ou non

gens de rien grains de gens

jusqu’à masse de sable devant

dune (212)

Car si le paysage est fait des os pulvérisés en sable, de la peau devenue boue, c’est aussi que le corps est dépositaire d’un paysage de mémoire endeuillée : « Peau attentive, boue dessous. Chair-mémoire, pages de terre, sédimentation lente et fossiles, strates à l’intérieur du corps » (185). Le corps de l’autre est formé des alluvions du passé.

Mais dans le « on », l’autre se distingue mal du sujet, de ce JE qui n’apparaît jamais dans le recueil : dans le vieux corps qui s’épuise et s’enlise, c’est le sujet lui-même qui se reconnaît. La parole poétique dit l’expérience commune – banale et en commun – du vieillissement et de la mort.

Dès lors, la poésie d’Antoine Emaz ne se définit, humblement, c’est-à-dire avec l’humilité qui ramène l’humain à l’humus, que comme une parole qui tente d’accorder la plus humaine attention à cette expérience commune, à ce devenir du corps, « sale sac/d’os » (181) charrié par la boue du temps : « charroi d’os et de terre » (167). Le poète n’ignore pas que les mots sont « comme de vieux draps/dans de vieilles armoires/tellement lourds » (165), ou comme une pâte de langue impossible à libérer de sa gangue, de son poids d’inertie et de mémoire endeuillée : « boue fermée sur les mots/langue comme pâte de bouches mortes » (173). Le réel se laisse malaisément dire, il s’articule mal, et les mots s’usent et se pétrifient parfois dans des lieux communs qu’il faut remotiver (« On se fait vieux », 202 ; « Mauvaise pente », 167 ; « chacun son corps défendant », 166), des paronomases qui frôlent la lourdeur (« sale sac », 181 ; « nuit de pluie », 190) et des allusions culturelles dont il faut dépoussiérer l’aspect cliché (le pongien « On fabrique un pré », 201 ; ou, dans le domaine pictural : « une détresse pavillon bas survie radeau méduse », 209).

Il faut pourtant continuer à écrire, tenter de ralentir l’en-allée des êtres ; retenir est ici le maître-mot d’une éthique de l’écriture :

écrire encore malgré bien sûr

cela peut sembler bizarre

se taire serait pire avec

juste les ombres (212)

Le poète se donne pour tâche de s’entêter à dire ce qui s’en va avec le temps : « on revient sur les lieux/dans ce qui n’a pas été dit/et pourtant n’est pas silence » (209). Il s’agit de ralentir, de prendre dans la pâte des mots ce qui s’en va pour le retenir, tant qu’on peut, le temps que l’on peut.

La poésie d’Antoine Emaz ne relève donc pas d’une alchimie poétique, mais d’une poésie du ralenti. Aucune transfiguration du réel, aucune transformation de la boue en or, mais bien plutôt un regard et une parole courageusement acharnés à voir et à dire l’informe mixtion de l’humain et du monde, le mélange de boue et d’os qui en résulte. La poésie alors comme énergie du désespoir, sans doute[6].


[1] A. Emaz, Boue [1997], dans : Caisse claire. Poèmes 1990-1997, anthologie établie par F.-M. Deyrolle, postface de J.-P. Courtois, Paris : Seuil, 2007, (Points Poésie), pp. 161-217. Les références des citations seront données entre parenthèses dans le corps du texte.

[2] B. Broyart, « Les Sens de la marche », Le Matricule des Anges, n° 21, novembre 1997 [En ligne : https://lmda.net/1997-11-mat02182-boue].

[3] R. Barthes, Le Degré zéro de l’écriture [1953], Paris : Gonthier, 1971, (Médiations), p. 44.

[4] Nous renvoyons à l’ouvrage de Laurent Fourcaut, Lectures de la poésie moderne et contemporaine (Paris : Nathan, 1997 (128), pp. 29-30), qui s’inspire en l’occurrence de la Rhétorique de la poésie (1977) du Groupe MU.

[5] Le paragraphe qui suit reprend les analyses de Dominique Viart dans un article publié sur le site remue.net que l’on consultera avec le plus grand intérêt : D. Viart, « Antoine Emaz : la parole commune » [En ligne : https://remue.net/cont/Viart03Emaz.html].

[6] Pour reprendre le titre (et en détournant la perspective) du célèbre essai de Michel Deguy paru un an après Boue : L’Énergie du désespoir ou d’une poétique continuée par tous les moyens, Paris : PUF, 1998, (Les Essais du Collège international de philosophie).

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