François Gremaud est un comédien et metteur en scène suisse. C’est à juste titre qu’il a reçu, il y a quelques mois, le Prix suisse théâtre 2019. Que ce soit au sein de sa compagnie, la 2b company qu’il fonde en 2005, ou au sein du collectif GREMAUD/GURTNER/BOVA, il produit un travail d’une majestueuse simplicité et qui embarque les spectateurs dans ce qu’est fondamentalement le théâtre : un rapport au monde, un rapport à soi mais aussi un rapport aux mots, à l’ici et maintenant afin que l’étonnement et la pensée ne cessent d’être en éveil.

C’est à la veille de son départ pour Paris, pour cinq représentations de Pièce dans le cadre du Festival d’automne, que nous avons pu échanger sur sa Phèdre ! créée d’abord en 2017 pour un public scolaire, reprise dans de nombreux théâtres jusqu’à cet été au Festival d’Avignon et qui tournera encore beaucoup en 2019 et 2020.

Au cours de cet entretien, nous avons parlé de l’héroïne racinienne évidemment, d’adolescence, de passions, du vers racinien, de cheval de Troie mais aussi de joie et d’étonnement. Il me semblait intéressant de vous offrir les mots de cet artiste généreux dont le spectacle fait évidemment écho aux programmes de 1re, au parcours : « passion et tragédie » et dont la démarche artistique peut offrir des pistes d’entrée dans l’œuvre de Racine.

Pouvez-vous nous parler de la genèse de ce spectacle ?

L’idée de départ c’est une invitation que m’a faite Vincent Baudriller du théâtre de Vidy (à Lausanne, NDLR). L’objectif était de faire un spectacle pour les lycées, de faire ce que Vincent appelle un « cheval de Troie ». Au lycée, le théâtre est très souvent abordé par le biais du programme et toujours par le biais des textes classiques. L’idée était d’aborder ce type de texte afin d’amener dans les classes une forme contemporaine, parce que le théâtre c’est tout sauf un art inerte et paradoxalement, ils l’abordent de cette façon, c’est-à-dire dans un livre, alors que le théâtre c’est tout le contraire, c’est un art vivant. L’objectif était de profiter de ce moment-là, du programme scolaire, pour pouvoir amener une forme vivante et contemporaine et leur montrer que le théâtre n’est pas qu’une chose qui peut parfois paraître un peu dépassée ou poussiéreuse. Quand Vincent Baudriller m’a proposé cette idée, j’ai tout de suite voulu travailler sur la forme de la conférence que j’avais déjà abordée dans le spectacle Conférence de choses car c’est une forme que je trouve éminemment théâtrale. Elle permet surtout d’être dans le b.a.-ba du théâtre, dans la configuration minimale : une personne, un texte, un propos, et le public. J’ai aussi tout de suite pensé à Romain Daroles. C’est un comédien que j’ai eu comme élève à l’école de La Manufacture (Haute école des Arts de la Scène) à Lausanne et j’ai été totalement enthousiasmé par sa générosité, par l’empathie qu’il suscite. Pour aller auprès d’élèves, pour essayer de les intéresser au théâtre, je trouvais pertinent de les mettre face à quelqu’un qui suscite l’empathie, qui est enthousiasmant et généreux. Troisième chose, j’ai pensé à Phèdre de Racine parce que c’est un texte classique et je ne pouvais pas faire mieux que de prendre le texte qui m’avait bouleversé adolescent.

Vous venez de me dire qu’adolescent, vous avez été très touché par la pièce de Racine. À l’époque, qu’est-ce qui vous a touché dans ce texte ?

J’étais adolescent et je vivais un amour adolescent, un amour malheureux, qui n’était pas réciproque. J’étais dans les feux de la passion. J’utilise le mot « feu » parce que c’est le mot de Racine et j’ai vécu aussi ce moment très fort de jalousie où l’autre personne vivait une histoire avec quelqu’un autre. Les mots que Racine mettait dans la bouche de Phèdre étaient tellement concrets, charnels, c’était tellement viscéral que j’avais l’impression que Phèdre disait les mots qui auraient pu être les miens. Si j’avais eu davantage de vocabulaire quand même… Ce que je trouvais très fort, c’est que derrière ce qui pourrait paraître comme une sorte de barrière, le langage, l’alexandrin, qui pourrait a priori mettre une distance, permettait au contraire la formulation très exacte de ce qu’est « vivre les feux de la passion ». C’est ça qui, adolescent, m’a complètement relié à ce texte, parce que tout à coup, c’est un texte qui me parlait ici et maintenant, qui sont les lieux et temps du théâtre et non pas comme un texte daté ou une chose complètement dépassée. Bien au contraire, tout à coup, ces mots parlaient de ma vie. C’est, je crois, le rôle de l’art que d’offrir des grilles de lecture qui nous permettent d’appréhender notre vie et notre quotidien. Je trouvais que Racine donnait ça. L’adolescence c’est aussi l’âge potentiel des premières passions, des premiers feux et des premières fois. C’est tellement énorme, ça prend tellement de place. J’ai trouvé que c’était un texte absolument adéquat.

Comment avez-vous fait pour travailler le texte de Racine ? L’avez-vous travaillé seul, puis avec Romain sur scène par une écriture au plateau ?

Les deux. J’ai d’abord écrit le texte qui est une version rallongée du texte final. Au départ, ça durait trois heures. Avec Romain on a ensuite fait le travail au plateau. Quand j’écris, je dis toujours que j’écris pour le corps. En fait, j’écris pour la langue, mais j’essaye toujours d’écrire pour le corps du comédien ou de la comédienne. J’essaye de faire en sorte que la langue soit faite pour la bouche, qu’on puisse la dire pour que ça paraisse fluide. Après, tout ce travail s’affine au plateau avec le comédien. Tout à coup, on se rend compte que cet adjectif ne va pas, que là il faut le tourner d’une autre façon. On s’est beaucoup amusés avec Romain. Ce que j’adore, c’est avoir déjà un canevas, même s’il est très précis, et de pouvoir après, dans le travail au plateau, le modifier en fonction de ce qui s’offre. On a quand même bien retravaillé le texte. Il faut dire aussi qu’on l’a poli, au fil des quelque deux cent représentations dans les écoles. Ce texte, on l’a réédité plusieurs fois, on a fait de nombreuses modifications. Il n’a jamais cessé de se polir par le travail, par le rapport au public.

Ce texte a été pensé pour être joué dans les établissements scolaires en Suisse puis en France, voire dans les pays francophones. Ensuite, il a été réadapté pour un public de démocratisation culturelle, un public de théâtre, dans lequel on mélange tous les publics. Ce qui me semble intéressant, c’est qu’en fait vous avez deux cibles : une cible d’élèves qui n’a pas payé, qui n’a pas choisi d’être là et une autre cible, des spectateurs plus avertis qui ont fait le choix de ce spectacle et payent la place. Curieusement, j’ai l’impression que même s’il y a deux cibles différentes, finalement, le ressenti est identique…

Absolument. C’est absolument vrai. J’étais très content parce que quand on a créé le spectacle pour les élèves, mon ambition était vraiment de susciter la joie chez eux, de pouvoir avoir un rapport décomplexé à ce texte et, si possible, un rapport joyeux. Il faut savoir qu’au départ, lorsqu’on va dans les écoles, on ne dit pas qu’il s’agit d’un comédien et d’un spectacle. On leur fait croire que c’est un spécialiste et une conférence. On a encore plus de bâtons dans les roues ! Quand Romain arrive en classe, tout le monde fait un peu « oh la la ! Celui-là, il va pas nous la faire… ». Le comédien doit les gagner par le théâtre. C’était le pari. Un pari quand même assez audacieux, surtout pour le comédien parce qu’il a dû affronter deux cent fois une cinquantaine d’élèves qui le regardent de travers et qui mettent un quart d’heure avant d’accepter la proposition et de se laisser emporter. C’est un challenge immense. Dès le départ, j’étais persuadé que cette forme allait intéresser les gens, le public des théâtres. Après avoir traversé toutes ces représentations dans les écoles, ça serait pour le comédien comme du beurre, du champagne que de pouvoir aborder des publics qui ont fait le choix d’être là parce que lui était rodé. Il avait déjà passé les épreuves. Ce que j’espérais, et c’est ce qui s’opère, c’est que le spectacle soit fédérateur, qu’il puisse s’adresser à des jeunes, à des personnes âgées, à des personnes de tous âges mais aussi de tous horizons, c’est-à-dire des personnes férues d’art classique, comme à des gens plus versés sur des choses contemporaines. On a d’abord visé ce public d’élèves qui est très exigeant. Je crois que ça nous a permis justement d’élargir l’adresse. Comme le pari était d’être toujours très généreux, j’ai l’impression que le fait de l’aborder comme un cadeau a mis les gens de notre côté. On est tout sauf méchant dans ce spectacle-là !

C’est vrai que vous abordez ce spectacle comme un cadeau et de mémoire, Romain Daroles lorsqu’il commence le spectacle, invite les spectateurs à « traverser » la pièce avec lui. Il utilise beaucoup de moyens pour emmener les spectateurs, dont la variété des références dont certaines populaires et d’autres très littéraires et techniques. Par exemple, on a des développements sur l’alexandrin… Pourquoi avez-vous fait ce choix de faire coexister des références multiples ?

C’est complètement lié à moi. Dès que j’écris « Le cœur ouvert tout en couleurs » c’est Dalida qui me vient à l’esprit. Je ne le fais pas exprès. Ce sont des références qui viennent d’elles-mêmes. La deuxième chose, c’est une façon de décomplexer l’audience. Face à une œuvre comme Phèdre, on peut se sentir, souvent à tort, comme un peu mal à l’aise face à toutes ces références classiques ou mythologiques. C’est une façon de décomplexer l’audience que de dire qu’on est tous dans le même bain, on baigne tous dans la même culture. Et d’autre part, Racine et son public étaient très au fait de tous ces personnages mythologiques. Quand Racine écrit Phèdre, il n’explique pas les références, il les balance. Je trouvais que c’était un geste équivalent que de mettre des références du tout-venant et qui permettraient au public d’avoir cette réflexion : « Ah oui, j’ai compris la référence ! » ; de la même façon que le public de Racine devait se dire en entendant « Fille de Minos et de Pasiphaé » qu’il connaissait la référence. C’est donc une manière d’avoir le même geste que Racine, de communiquer avec les références de la salle mais à notre façon et de manière plus modeste. Certaines sont très jolies, d’autres sont plus potaches et d’autres plus élégantes comme Barbara qui chante Les amours incestueuses. C’est une chanson magnifique. C’est une façon de nous plonger toutes et tous dans le bain des références qui sont les nôtres.

D’où, je trouve, la beauté du verbe « traverser ». Le comédien évoque au début de la pièce un voyage spatio-temporel. Il y a une vraie multiplication des espaces et des temps : il y a le temps du spectateur avec ces références populaires qui font écho à un temps plus ancien. Tout cela actualise le texte et le rend vraiment vivant. J’ai l’impression que cela illustre ce que vous voulez faire et ce qu’est le théâtre pour vous : rendre les textes vivants.

Absolument. C’est de leur redonner leur valeur première qui est celle d’un art vivant. Quelqu’un disait une fois : « Comment aborde-t-on cette œuvre phare ? ». J’ai coutume de répondre : « En rallumant la flamme dans le phare ».

Pour revenir au spectacle, sans tout dévoiler, c’est un spectacle qui explique beaucoup de choses, sans que cela devienne ennuyeux. C’est un spectacle qui résume mais c’est aussi un spectacle qui interprète. On n’entend pas seulement votre écriture, on entend aussi le texte de Racine, ses personnages. Je ne veux pas tout dévoiler mais il y a une vraie construction des personnages. Comment cela s’est-il passé ?

Ça dépendait des personnages. Par exemple, Œnone, on la voit parfois dans certaines mises en scène classiques ou contemporaines comme une espèce de personnage vicieux, malin, qui manipule et qui fait les choses par-derrière. J’ai trouvé que ce n’était pas rendre justice au personnage parce que très clairement, Racine le dit, elle a cette réplique : « Mon pays, mes enfants, pour vous j’ai tout quitté. » (Acte I, scène 2, NDLR). C’est sûr qu’étant la nourrice de Phèdre, elle a dû tout quitter pour s’occuper de cette enfant qu’elle a vu grandir, qu’elle dû aimer comme la sienne. Tout ce qu’elle fait dans la pièce, et c’est ma lecture, c’est essayer de tout mettre en œuvre pour sauver cette femme. Phèdre, c’est tout ce qu’elle a. Elle n’a rien d’autre en fait. Elle a juste ce personnage-là. Donc, je pense qu’elle l’aime d’amour et je pense qu’elle fait tout ce qu’elle peut. Elle met en œuvre tous les moyens qui sont les siens pour la maintenir en vie. Bien sûr, elle est maline, mais elle est maline par amour. Je trouvais que c’était rendre justice au personnage, que d’en faire une figure absolument maternelle et sympathique et non un serpent méchant.

Ensuite, il y a Thésée. Il est un peu lourdaud. Quand on était en création, on était en pleine période #metoo, #balancetonporc. Il me semblait aussi pertinent et juste de faire un sort à ce personnage masculin, archétype de l’homme à qui tout réussit. Quand il décide d’aller aux Enfers il y va. Il laisse sa femme avec son fils. Il s’occupe de son ego plus que d’autre chose. Je trouvais que c’était aussi assez juste dans l’époque qui était la nôtre que de faire de cette figure, un peu caricaturale évidemment, ce mec plein de testostérone et finalement pas très sensible, que ce soit dans ce rapport à son fils, à Aricie ou à sa femme.

Le personnage d’Aricie, c’est souvent un peu le parent pauvre de la pièce. Elle parle peu pendant le spectacle mais on dit : « Quelle élégance que ce personnage d’Aricie ». J’espère qu’on lui rend aussi justice en faisant entendre la force de ce seul personnage qui ose se dresser face à Thésée, qui le regarde droit dans les yeux et qui lui dit qu’il se trompe. C’est la seule à faire ça. On avait vraiment cette envie de caractériser les personnages en fonction de ce qu’ils nous évoquaient et de modifier un peu la vision qu’on en donne sur les plateaux.

Phèdre c’est une pièce sur la passion, le tragique et vous, vous arrivez à en faire une pièce comique, avec beaucoup de légèreté et d’enthousiasme. À aucun moment vous n’avez fait le choix de donner une dimension dramatique à certains passages. Certes, rien n’est changé, mais il y a une légèreté, une certaine fluidité que vous apportez au texte, notamment par le jeu de votre comédien. Finalement est-ce que vous opposez comique et tragique, voire comédie et tragédie ?

Non, justement. Finalement, ce qui est mon moteur, c’est la notion de joie dans son acception philosophique. Je rends à César ce que l’on doit à César. Je rends à Clément Rosset, ce que je lui dois. C’est vraiment le philosophe Clément Rosset qui a, selon moi, le mieux défini ce que pouvait être la joie dans son acception philosophique, héritée de la tradition nietzschéenne et que l’on retrouve aussi chez Spinoza. C’est l’idée que la joie – chez Nietzsche on parlera de « la puissance de vie » –, c’est cette chose qui nous fait exister, qui nous fait vivre. C’est cette puissance fondamentale et profonde qui nous anime et qui fait qu’on résiste alors que la vie est une chose fort peu réjouissante. La vie, si on la regarde à plat, c’est ce truc qu’on doit traverser et à la fin duquel on meurt. L’issue de notre vie a cette dimension tragique dans le sens profond du terme. La vie est un geste tragique. Mais c’est un geste tragique qui est guidé, qui peut être animé par la joie. Clément Rosset dit que la joie c’est « la force majeure ». Pourquoi « majeure » ? Parce qu’elle a la capacité de contenir le tragique. Justement, « être joyeux » ça ne veut pas dire « être béat » et bêtement content tout le temps, bien au contraire. C’est avoir une vision très aiguë de ce qu’est la vie, c’est-à-dire embrasser aussi tout le tragique de l’existence. Prendre le parti de la joie, c’est une façon de résister. Résister c’est comme créer – c’est de Deleuze aussi –, c’est opposer à la noirceur et au tragique une force de vie. Donc quand je dis que Phèdre ! c’est une comédie, c’est qu’elle contient, je veux le croire, la tragédie racinienne. Elle n’oppose pas le rire à la larme, elle propose un rire qui potentiellement, je veux le croire, je voudrais le croire, peut contenir la larme, l’émotion. L’émotion chez le spectateur et la spectatrice je vais la leur laisser, c’est une chose plus intime. Ce que je donne en partage c’est le rire et l’enthousiasme mais j’espère que derrière ce n’est pas pour autant que l’on va balayer la tragédie et la dimension touchante de la pièce de Racine.

Je ne crois pas car on entend le texte de Racine et cela nous permet de faire des pauses et de nous raccrocher, de nous ramener à ce texte-là…

C’est ça, absolument.

Est-ce que vous placez Phèdre ! dans la continuité de Conférence de choses qui a connu un fort succès public et critique et qui a d’ailleurs aussi été joué au festival d’Avignon ?

Tout à fait, c’est vraiment dans la continuité. Dans Conférence de choses on met au plateau un conférencier qui se propose de donner en partage l’étonnement qu’il peut avoir vis-à-vis des choses. Pour concevoir le spectacle on est allés sur Wikipédia, sur un thème. Dès qu’on trouvait un lien en bleu, je demandais à Pierre (Pierre Mifsud qui joue et qui a coécrit le spectacle, NDLR) de cliquer, cliquer, etc. C’est comme ça qu’on a constitué un corpus de huit heures. C’est le travail au plateau qui a fait qu’on a enrichi et modifié ce corpus. C’est un corpus dans lequel on essaye de rendre hommage à cette capacité qu’a l’être humain de s’étonner. Ça nous a bouleversés, le mot est peut-être un peu fort, mais il y a des gens, via Wikipédia qui sont susceptibles de nourrir un intérêt pour tout et n’importe quoi. On peut s’intéresser à Proust, mais il y a des gens qui s’intéressent aussi à la pastille désodorisante pour les urinoirs, il y a des gens qui s’intéressent à Buffy contre les vampires. Il y a des gens qui s’intéressent à des choses qui peuvent nous sembler a priori pas si intéressantes. Ce qu’on trouvait très beau c’était de mettre le savoir à plat et de revendiquer l’idée que l’être humain est cet animal susceptible de s’étonner pour les choses. Comme l’étonnement est à la base de la philosophie, on s’est dit que c’est un joli geste que de donner en partage tout ce qui pourrait être à la base de la pensée. Dans Phèdre !, c’est le même étonnement qu’on donne en partage. C’est l’étonnement de ce narrateur pour l’écriture de cet auteur. Le geste est le même, si ce n’est que dans Conférence de choses, on traite de tous les sujets : c’est un spectacle excentrique tandis que Phèdre ! est un spectacle plus concentrique, tout est ramené vers Phèdre de Racine. Ce sont des spectacles cousins. D’ailleurs, les interprètes sont aussi des interprètes cousins. Ils ont cet art de pouvoir être toujours aussi connectés au public, toujours aussi généreux avec le public. On a l’impression que Romain et Pierre sont des gens qui travaillent ici, maintenant avec les gens, les yeux dans les yeux. Quand bien même ils ont des textes appris, ils les actualisent sans cesse. Et ce que je trouve sublime dans le travail de Romain, c’est qu’il aborde l’alexandrin de Racine de la même façon. Il respecte toutes les règles de diction de l’alexandrin mais il réinvente à chaque fois une façon de le dire. On a l’impression que ça s’opère ici et maintenant, devant nous, et il ne fait pas semblant de casser le quatrième mur, il l’a vraiment enlevé. Il est vraiment avec nous.

D’ailleurs, sans dévoiler la fin du spectacle, il y a un véritable geste de transmission vers les spectateurs. C’est vrai qu’il y a cette question de l’étonnement mais il y a aussi cette question de la passion. Au final, est-ce que ce n’est pas un spectacle de passions ?

Oui, bien sûr. C’est un spectacle de passions. Il y a différentes passions. Il y a la passion pour Phèdre de Racine, pour la langue de Racine que je trouve incroyable, qui ne cesse de me bouleverser et il y a la passion pour le théâtre comme geste – ce moment-là qui est tellement incroyable. Des gens, de part et d’autre du plateau, tout à coup vivent une communion ensemble. Il y a la passion pour le public qui, l’espace d’un instant forme une communauté, voyage, rit, s’émeut. La passion pour les comédiennes et les comédiens, c’est mon amour premier. Et puis, la passion aussi pour ces professeurs, pour les passeurs de savoir, pour ces gens qui, à un moment donné se sont proposés pour m’intéresser à des choses diverses, comme la peinture, la photographie, la géographie, les mathématiques, même des choses que j’ai pourtant détestées. Il n’empêche qu’il y a des gens qui sont des transmetteurs et des « transmettrices » de savoirs et de passions. J’espère qu’on rend aussi hommage à ces gens-là. Parfois on fait des jeux de mots un peu stupides pendant le spectacle parce que j’ai eu moi-même des professeurs qui avaient ce malin plaisir de faire le petit jeu de mots qui allait faire rire toute la classe. Je trouvais ça tellement joli, tellement mignon de voir ce soin mis pour faire passer une idée par le biais d’un jeu de mots, d’une subtilité d’esprit. Je trouve ça tellement beau et tellement humain. Il y a aussi un hommage très fort pour ces gens-là, des professeurs à l’école ou des professeurs de théâtre, dont celle qui m’a transmis l’amour pour l’alexandrin et qui apparaît en creux dans le spectacle.

Vous tournez beaucoup et jusqu’en juin au théâtre de la Bastille. Est-ce qu’il serait possible de faire venir la pièce dans les établissements scolaires ?

Ça se fait conjointement avec les théâtres (qui programment la pièce, NDLR) et cette année Romain en fait beaucoup. Malheureusement, on va arrêter d’aller dans les écoles car il y a une centaine de dates de tournée prévues. On met pour l’instant de côté les versions scolaires. Ça ne veut pas dire qu’on ne va plus le faire, mais il en a tellement fait et le spectacle est maintenant tellement attendu dans les théâtres… Les théâtres vont proposer une jauge scolaire et ce n’est pas plus mal parce qu’on a des publics mélangés. J’ai le souvenir d’une représentation à Arras, il y avait deux classes dans la salle et c’était trop beau !

Quels sont vos prochains projets ?

Il y a plusieurs projets en cours. Un, qui s’inscrit dans la veine de Phèdre ! On m’a dit : « tu vas faire tout le théâtre classique français » mais ça ne m’intéresse pas. Je sais que je n’en ai pas fini avec la forme de la conférence. J’ai eu l’idée de faire une trilogie autour de trois grandes figures féminines des arts vivants classiques. Après le théâtre et Phèdre, je vais faire le ballet avec Giselle et enfin l’opéra avec Carmen. Je travaille déjà avec la danseuse qui va faire Giselle et ce sera créé en 2021, sans doute en janvier, au théâtre de Vidy à Lausanne. De la même façon que Romain est un jeune comédien, plutôt versé dans le théâtre contemporain et qui a embrassé Phèdre de Racine, là c’est une danseuse contemporaine Samantha van Wissen, une danseuse historique d’Anne Teresa De Keersmaeker. Elle a cinquante ans et va raconter comme Romain et danser avec le langage qui est le sien, qui n’est pas un langage de danse classique, le ballet. Et ensuite, il y aura Carmen.

Le site de la compagnie : https://www.2bcompany.ch/

Pour voir un extrait de la pièce :

https://www.theatre-contemporain.net/video/Phedre-Francois-Gremaud-Extraits

Tournée 2019 – 2020 :

20 au 23 novembre – Ma, Scène Nationale – Montbéliard (FR)

26, 27 novembre – Avant-Scène – Cognac (FR)

3 au 6 décembre – Carré-Colonnes – Saint-Médard-en-Jalles (FR)

9 au 13 décembre – Théâtre Le Reflet – Vevey (CH)

19 décembre – Teatro Sociale – Bellinzone (CH)

14 au 17 janvier – L’Avant-Seine – Colombes (FR)

21 janvier – Theater Winterthur – Winterthur (CH)

22 au 21 janvier – Théâtre du Passage – Neuchâtel (CH)

28 au 30 janvier – Théâtre de l’Archipel – Perpignan (FR)

3 au 7 février – Théâtre de Poche – Hédé-Bazouges (FR)

10 au 14 février – Scènes Vosges – Epinal (FR)

17 au 21 février – Le 140 – Bruxelles (BE)

2 au 4 mars – Théâtre de Fontblanche – Vitrolles (FR)

5, 6 mars – Théâtre de l’Olivier – Istres (FR)

10 au 13 mars – Théâtre Universitaire – Nantes (FR)

16 au 18 mars – Le Manège – Maubeuge (FR)

24 mars – Théâtre de Chelles – Chelles (FR)

26, 27 mars – Espace 1789 – Saint-Ouen (FR)

30 mars au 3 avril – Tandem Scène Nationale – Arras, Douai (FR)

6 au 10 avril – La Passerelle Scène Nationale – Saint- Brieuc (FR)

16 au 18 avril – L’imagiscène, centre culturel – Terrasson (FR)

4 mai au 6 juin – Théâtre de la Bastille – Paris (FR)

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