En hommage à Alain Rey

L’extension du domaine de la grammaire

Le 28 septembre dernier, le B. O. étendait les questions de grammaire pouvant être posées à l’oral du bac de français au programme de seconde. Jusqu’alors, seuls pouvaient être abordés les points de grammaire au programme de la première. Au changement des œuvres intégrales pour l’objet d’étude théâtral s’est ajoutée cette extension du programme de grammaire du bac : pour beaucoup d’entre nous, la tâche semble particulièrement ardue, si ce n’est impossible.

Car il faut en convenir : peu d’entre nous ont eu le temps et la possibilité de couvrir le programme de grammaire de seconde l’an passé. Aussi nous retrouvons-nous aujourd’hui face à la nécessité de faire réviser à nos élèves de première le programme de grammaire qu’ils auraient dû assimiler l’an passé ainsi que celui qu’ils doivent maîtriser cette année…

Concrètement, où trouver le temps pour enseigner la grammaire ?

La difficulté se pose d’abord en termes de temps. Nos heures d’accompagnement personnalisé (AP) n’ont souvent plus de « personnalisé » que le nom, la plupart se réalisant désormais en classe entière. Si ces heures étaient parfois consacrées à de la remédiation, les nouvelles contraintes d’enseignement en classe entière obligent à repenser l’objectif poursuivi pendant ces séances. Le travail de la grammaire, et l’entraînement à l’oral, peuvent ainsi y trouver leur place.

À titre personnel, j’essaie également d’intégrer systématiquement une question de grammaire à l’étude des textes pour le bac après en avoir étudié la notion en AP : si je n’ai pas toujours le temps d’en donner une correction en classe, je relève toutefois des cahiers et en fais la correction sur feuille, en proposant aux élèves qui le souhaitent de me rendre leur exercice (ce que beaucoup font).

Et quel support utiliser en 2nde et en 1re ?

Nous sommes quelques enseignants à avoir élaboré l’an dernier un Cahier de français pour les niveaux seconde et première. Ce cahier permet de naviguer dans les deux programmes en les associant et en structurant ce parcours en « notions fondamentales » et en « notions approfondies ». Le travail s’adapte ainsi à la difficulté de l’élève, chaque exercice étant indiqué comme plus ou moins difficile grâce à un code devant le numéro de l’exercice (1 à 4 étoiles pour un niveau de difficulté croissant).

Un des avantages de cet ouvrage est d’être un cahier : l’élève peut écrire directement sur ses pages. Les notions sont abordées par fiches, fiches qui sont organisées en double page : une demi-page de « révision » à gauche, le reste étant consacré aux exercices (de 6 à 7 par fiches).

En classe, si on rappelle les règles et qu’on propose aux élèves de faire tous les exercices, une fiche peut être parcourue en deux heures. Mais le but n’est pas forcément de réaliser tous les exercices ! Il est plus efficace de se concentrer sur un rappel des règles à sa manière, indépendamment du Cahier, puis de sélectionner 2 voire 3 exercices à faire en classe, pour ensuite donner d’autres exercices à faire chez soi. Le travail sur une fiche peut alors ne prendre qu’une heure.

L’objectif du Cahier de Français 2nde et 1re : un accompagnement bienveillant, en route pour l’autonomie

Si ce temps est trop court pour certains élèves, l’enseignant peut lui indiquer les fiches qui peuvent être réalisées en autonomie : par exemple, si la fiche sur les valeurs modales des verbes, la fiche 25, est difficile pour certains, l’enseignant peut les renvoyer vers la fiche 6, sur les modes des verbes, et sur les fiches 7, 8 et 9, sur les modes indicatif, conditionnel et subjonctif. Les exercices proposés dans le Cahier ont été testés sur mes élèves et sont pensés pour pouvoir être faits par les élèves chez eux.

Toutefois, l’utilisation du Cahier de français par l’élève doit être précédée d’un accompagnement par l’enseignant, sans menacer la liberté pédagogique de celui-ci. La partie « révisions » est en effet davantage conçue comme un mémo auquel l’élève peut se rapporter s’il a des doutes ou s’il a oublié des règles, que comme un fil que devrait suivre l’enseignant pour présenter la notion aux élèves. Nous savons tous que l’enseignement de la grammaire demande beaucoup de clarté, mais aussi de s’appuyer sur les souvenirs qu’ont les élèves du collège, voire du primaire et que le temps de restitution de ces souvenirs doit être premier, parce qu’il est primordial. L’enseignant se voit ensuite investi de la mission de mettre de l’ordre dans ces souvenirs et de les valider ou de les invalider. Et ce n’est pas toujours facile !

Et si, soi-même, en tant que prof, on n’est pas à l’aise en grammaire ?

En tant que prof de français, quel que soit notre niveau de grammaire, on n’est à l’aise face à une notion qu’après l’avoir exposée 3 voire 4 fois devant les élèves… La première fois est toujours intimidante : nous avons peur de ne pas être clair, de montrer qu’on ne sait pas, de se tromper… Or c’est bien là une peur que nous partageons avec nos élèves et au sujet de laquelle nous pouvons les rassurer : la grammaire n’est pas chose facile, c’est un savoir qui cherche à figer une langue qui n’en finit pas de bouger, et dont les règles sont parfois très faciles à repérer comme elles sont parfois très compliquées à appliquer. Ce qui importe, c’est de savoir relever les difficultés et de proposer des solutions, même quand on ne sait pas si ce sont ou non les bonnes. Les grammairiens sont les premiers à admettre que, face à certains faits de langue, ils ne savent pas quelle analyse est la plus pertinente !

C’est donc dans l’accompagnement de l’élève et avec bienveillance envers soi-même, surtout en ces temps difficiles et exigeants, que l’on doit aborder l’enseignement de la grammaire avec nos lycéens.

Autonomie et enseignement à distance : les atouts du Cahier papier et sa version numérique

Le fait pour les élèves de détenir un cahier auquel se référer est rassurant ; il présente la garantie de pouvoir continuer le travail si une fermeture des écoles, ou une organisation en demi-groupes, devait survenir dans les prochains mois. Une batterie d’exercices interactifs est par ailleurs accessible sur le site du Robert, qui permet également de concevoir des séances utilisant le numérique pour les professeurs qui le souhaitent. Enfin, les corrigés du Cahier sont eux aussi en ligne, ce qui permet de gagner, à l’occasion, d’extraire le corrigé d’un ou deux exercices pour inviter les élèves à s’auto-corriger.

D’une pierre deux coups : grammaire et commentaire de texte, un combo gagnant !

Le dernier élément qui fut au cœur de ce Cahier de français et qui vise à faciliter l’enseignement de la grammaire au lycée est la constante articulation qui y est faite entre l’étude de la langue et l’étude de la littérature. Il est en effet important de faire comprendre aux élèves que la question de grammaire n’est pas seulement une question en plus, qui leur prend davantage de temps, mais que c’est aussi et surtout une manière d’aborder un texte qui leur permet de trouver des choses à dire dans un commentaire composé à l’écrit ou une explication linéaire à l’oral.

Dès lors, intégrer une question de grammaire à l’étude des textes faite en classe prend tout son sens : pour faire l’analyse littéraire d’un texte, on dispose des figures de style, des liens avec d’autres textes ou avec un mouvement littéraire, mais aussi des champs lexicaux, des connotations, des étymologies, des rapports d’antonymie et de synonyme, des valeurs des temps des verbes et de leur mode, du type de phrase majoritairement employé, etc. Tous ces derniers éléments relèvent de la grammaire et sont abordés dans ce Cahier ; ils sont systématiquement mis en lien avec une analyse littéraire dans le dernier exercice de chaque fiche, « Vers l’analyse », et donnent lieu à des fiches dédiées dans la partie « Vers le bac ».

La partie « Vers le bac » couvre le programme de seconde, qui est fixe, dans le Cahier, et le programme de première, dont les œuvres intégrales et les parcours changent pour un quart tous les ans. Elle associe étroitement étude de la langue et étude littéraire ; elle présente certains exemples-types de « questions de grammaire » pouvant être données à l’oral, les corrigés s’en trouvant en ligne : par exemple, à la fiche 37 : « Quels sont les différents types d’expansions du nom utilisés dans la phrase de Bel Ami qui suit ».

Enfin, pour permettre aux enseignants d’employer pleinement ce Cahier, on trouve dans sa dernière partie des exercices pas à pas pour l’acquisition des méthodologies de l’écrit du bac dans les filières générale et technologique : dissertation, commentaire de chaque genre littéraire, essai, contraction de texte. Les corrigés sont accessibles à l’enseignant sur le site internet et peuvent donner des sujets pour un bac blanc.

Et pour nous, enseignants : comment se former ? Comment progresser ?

Une question reste en suspens face à cet enseignement de la grammaire : et nous, profs, comment nous former et progresser quand nous ne nous sentons pas à l’aise en grammaire ? Cette matière n’était en effet pas forcément notre préférée parmi celles que nous avons dû préparer au concours… Moi-même, j’ai pris des cours particuliers pour relever le défi, et je me souviens avoir mis du temps avant de comprendre ce que désignait au juste l’acronyme « GMF » dont parlait la prof qui nous préparait à la grammaire et la stylistique au CAPES[1].

La situation est d’autant plus complexe que la future mouture du CAPES de lettres modernes sacrifie l’un des chaînons manquants de notre histoire, celle de la langue médiévale. Or comment comprendre le lien entre le latin et le français moderne si on « oublie » que c’est au Xe siècle que naît le français suite à une déformation progressive du latin ? Comment comprendre la complexité de nos pluriels et de nos conjugaisons si l’on fait comme si le français n’avait jamais été une langue qui se décline ? Contre cette décision, deux pétitions internationales circulent actuellement sur internet, l’une de la Société de langue et littérature médiévales d’oc et d’oïl et une autre d’Anne Carlier, professeure des universités de la Sorbonne en langue. Le CAPES de lettres classiques a obtenu une dérogation pour présenter trois épreuves au lieu de deux pour les autres concours : l’exception pourrait très légitimement être accordée aussi au CAPES de lettres modernes [Lire l’article « D’une réforme à l’autre : contre l’oubli d’un pan de l’histoire de notre langue »].

Afin de pallier ces insuffisances à venir, et de corriger nos doutes actuels, le Cahier de français 2nde/1re des éditions Le Robert peut être utilisé par l’enseignant lui-même pour remettre en place ses propres idées sur telle ou telle notion. Avouons que celle des valeurs aspectuelles des verbes n’est pas la plus présente à nos esprits, par exemple ! Il n’y a pas de honte à tester les outils que nous proposons ensuite à nos élèves…

Les éditions du Robert soutiennent par ailleurs le podcast « Parler comme jamais » de Laélia Véron. Ce podcast aborde avec intelligence et originalité la langue française : son écoute permet de se réconcilier avec l’étude de la langue, qui peut intimider… Enfin, des titres comme Le français n’existe pas de Xavier Gorce, Arnaud Hoedt et Jérôme Piron ou Comme on dit chez nous de Mathieu Avanzi, Alain Rey et Aurore Vicenti allient efficacement délassement et apprentissage, pour se réconcilier avec la langue et la grammaire.

C’est en effet dans la droite ligne de l’identité des éditions du Robert, et de sa figure titulaire récemment disparue, Alain Rey, que se pense aussi ce Cahier de français à destination de nos lycéens. Comme le dit Laélia Véron dans son podcast : « Quand on parle de langue, on parle généralement d’autre chose ». Aux éditions du Robert, nous en sommes les premiers convaincus.


[1] Il s’agissait de la Grammaire méthodique du français de Martin Riegel, Jean-Christophe Pellat et René Rioul (PUF, 1994). Ironie du sort, je prépare moi-même, depuis quelques années, les agrégatifs de Nanterre à l’épreuve de grammaire et stylistique !

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