Le programme de français de la classe de 2de générale paru en 2019 invite, dans le cadre de l’objet d’étude intitulé « La littérature d’idées et la presse du XIXe siècle au XXIe siècle », à « poursuivre le travail de formation du jugement et de l’esprit critique » et à ménager « une place à la découverte de l’histoire des idées, telle qu’elle se dessine dans les grands débats sur les questions éthiques ou esthétiques ». Pour engager pleinement les élèves dans une telle démarche, ambitieuse, il peut être intéressant de partir d’une querelle esthétique qui leur est contemporaine et de l’inscrire dans une perspective historique plus large.

L’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 15 avril 2019 au soir, est un événement dont les élèves ont nécessairement entendu parler, s’ils n’y ont pas directement assisté, du fait de l’extraordinaire retentissement médiatique de l’événement, au niveau national et international. Ils n’ont pourtant pas nécessairement mesuré la querelle esthétique qui, dans les semaines suivantes, est née dans le sillage de la promesse du président de la République, Emmanuel Macron, de « rebâtir » Notre-Dame « plus belle encore » et dans un délai de cinq ans, dans une allocution télévisée (disponible en vidéo à l’adresse suivante : http://www.lefigaro.fr/politique/macron-veut-reconstruire-notre-dame-en-cinq-ans-20190416).

Nous proposons ci-dessous une démarche didactique qui participe de l’éducation aux médias, mais qui mobilise également un texte littéraire qui vient donner une profondeur historique et culturelle à ce travail sur un débat actuel. Ce travail exige que les élèves aient déjà travaillé sur les notions de base de l’argumentation : thèse, argument / contre-argument, exemple, connecteurs logiques, etc.

Comprendre les faits

            En salle informatique ou au CDI si celui-ci le permet, on propose aux élèves de faire des recherches sur l’événement que constitue l’incendie de Notre-Dame de Paris. Pour cela, on consacre un premier temps de la séance à écouter ce que les élèves savent déjà de cet événement et à confronter leurs éventuels souvenirs personnels à ce propos. Puis on leur propose de vérifier brièvement ces informations en recherchant sur Internet les informations essentielles :

  • À quelle date l’incendie de la cathédrale a-t-il eu lieu ?
  • Quelle a été l’ampleur exacte de la destruction de l’édifice ? Quelles menaces supplémentaires ont pesé sur lui dans les jours qui ont suivi ? Pourquoi ?
  • Qu’a promis le président de la République Emmanuel Macron le soir même de l’incendie dans son allocution à la télévision ?

On veillera à ce que les élèves prennent en note, pour chaque élément de réponse, l’adresse du site qu’ils ont consulté et les indices qui leur font penser que ce site est fiable, afin qu’ils développent une vigilance permanente à l’égard de leur navigation sur la Toile.

La fin de la séance permettra de s’assurer que tous les élèves ont trouvé les réponses justes.

Analyser le débat esthétique actuel

            Lors de la séance suivante, les élèves sont invités à échanger oralement sur les questions esthétiques et architecturales qui ont pu se poser après un tel incendie. La séance se poursuivra par l’étude d’une double page du magazine L’Obs, n°2842 du 25 avril 2019 (rubrique « Dissensus », p. 24-25), qui a le mérite de proposer directement une confrontation entre deux architectes dont les points de vue s’opposent. Limités à trois questions chacun, les deux entretiens ont le mérite d’être succincts et d’aller à l’essentiel, ce qui facilite le repérage et la compréhension des deux thèses en présence par les élèves. En outre, les citations mises en exergue sous le portrait de chacun des interviewés résument bien leurs positions : D. Perrault (architecte de la BnF) soutient que « Chaque siècle a laissé sa trace sur la cathédrale », ce qui invite à rebâtir dans une esthétique actuelle, alors que R. Castro (architecte et urbaniste) affirme qu’« Il faut respecter cette charge symbolique immense » qu’est Notre-Dame. Les élèves pourront remarquer comment chaque interviewé formule sa thèse, et analyser le circuit argumentatif (arguments, exemples, connecteurs logiques). On pourra également faire remarquer les glissements énonciatifs au niveau des pronoms (« je » / « nous » / « on ») et l’emploi des tournures impersonnelles, puisque la brièveté de l’article peut rendre plus aisée une étude assez rapprochée du texte.

            On proposera ensuite aux élèves de travailler sur des entretiens d’une longueur et d’une complexité plus importantes. La séance suivante permettra un travail en îlots, la classe étant divisée en six groupes (ou en un multiple de trois, en tout cas). Vous proposerez alors à la classe d’étudier trois articles différents, à savoir :

Chaque groupe travaillera sur l’un de ces articles, à travers le questionnaire ci-dessous :

  1. Dans quel organisme de presse cet entretien a-t-il été publié ?
  2. Qui est le journaliste auteur de l’article ? Qui est la personne interrogée par le journaliste ?
  3. Quelle est la position de l’interviewé sur la manière de « rebâtir » la cathédrale ?
  4. Quels arguments présente-t-il pour justifier cette thèse ?
  5. Cet entretien vous a-t-il convaincu ? Pourquoi ?

La dernière question vise à susciter des débats entre les élèves du groupe, et à les obliger à formuler une réponse commune néanmoins, même si celle-ci est nuancée. La mise en commun devant l’ensemble de la classe suscitera probablement des moments nécessaires de négociation du sens.

            Un temps d’évaluation des acquis individuels est alors envisageable. En salle informatique, muni d’écouteurs ou de casques, vous pourrez proposer aux élèves une évaluation écrite à partir d’un document vidéo. Il s’agit d’une interview, d’environ six minutes, de l’architecte Jean Nouvel en mai 2019 pour Europe 1/CNews/Les Échos, accessible en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=fmP3k8edkX8&t=1s . Les élèves devront restituer, dans un paragraphe rédigé d’une trentaine de lignes maximum, les principales idées défendues par le célèbre architecte.

Inscrire le débat dans son histoire

            La séance suivante est consacrée au commentaire d’un extrait du chapitre III, 1 du roman Notre-Dame de Paris (1832) de Victor Hugo. Le narrateur vient d’exposer les défigurations successives que les architectes ont, depuis la fin du Moyen Âge, imposées au monument :

C’est ainsi que l’art merveilleux du Moyen-Âge a été traité presque en tout pays, surtout en France. On peut distinguer sur sa ruine trois sortes de lésions qui toutes trois l’entament à différentes profondeurs : le temps d’abord, qui a insensiblement ébréché çà et là et rouillé partout sa surface ; ensuite, les révolutions politiques et religieuses, lesquelles, aveugles et colères de leur nature, se sont ruées en tumulte sur lui, ont déchiré son riche habillement de sculptures et de ciselures, crevé ses rosaces, brisé ses colliers d’arabesques et de figurines, arraché ses statues, tantôt pour leur mitre, tantôt pour leur couronne ; enfin, les modes, de plus en plus grotesques et sottes, qui depuis les anarchiques et splendides déviations de la Renaissance, se sont succédé dans la décadence nécessaire de l’architecture. Les modes ont fait plus de mal que les révolutions. Elles ont tranché dans le vif, elles ont attaqué la charpente osseuse de l’art, elles ont coupé, taillé, désorganisé, tué l’édifice, dans la forme comme dans le symbole, dans sa logique comme dans sa beauté. Et puis, elles ont refait ; prétention que n’avaient eue du moins ni le temps, ni les révolutions. Elles ont effrontément ajusté, de par le bon goût, sur les blessures de l’architecture gothique, leurs misérables colifichets d’un jour, leurs rubans de marbre, leurs pompons de métal, véritable lèpre d’oves, de volutes, d’entournements, de draperies, de guirlandes, de franges, de flammes de pierre, de nuages de bronze, d’amours replets, de chérubins bouffis, qui commence à dévorer la face de l’art dans l’oratoire de Catherine de Médicis, et le fait expirer, deux siècles après, tourmenté et grimaçant, dans le boudoir de la Dubarry.

Ainsi, pour résumer les points que nous venons d’indiquer, trois sortes de ravages défigurent aujourd’hui l’architecture gothique. Rides et verrues à l’épiderme, c’est l’œuvre du temps ; voies de fait, brutalités, contusions, fractures, c’est l’œuvre des révolutions depuis Luther jusqu’à Mirabeau. Mutilations, amputations, dislocation de la membrure, restaurations ; c’est le travail grec, romain et barbare des professeurs selon Vitruve et Vignole. Cet art magnifique que les vandales avaient produit, les académies l’ont tué. Aux siècles, aux révolutions qui dévastent du moins avec impartialité et grandeur, est venue s’adjoindre la nuée des architectes d’école, patentés, jurés et assermentés, dégradant avec le discernement et le choix du mauvais goût, substituant les chicorées de Louis XV aux dentelles gothiques pour la plus grande gloire du Parthénon. C’est le coup de pied de l’âne au lion mourant. C’est le vieux chêne qui se couronne, et qui, pour comble, est piqué, mordu, déchiqueté par les chenilles.

Qu’il y a loin de là à l’époque où Robert Cenalis, comparant Notre-Dame de Paris à ce fameux temple de Diane à Éphèse, tant réclamé par les anciens païens, qui a immortalisé Érostrate, trouvait la cathédrale gauloise « plus excellente en longueur, largeur, haulteur et structure» !

On mettra en évidence la structure argumentative du passage : description de trois séries d’atteintes au monument dans le premier paragraphe, généralisation sur les trois sortes de violence architecturale dans le deuxième, exclamation à valeur accusatrice dans le dernier. On réfléchira à la portée du lexique corporel et médical, qui personnifie la cathédrale, et permet par conséquent d’accroître l’effet pathétique de l’argumentation. On relèvera enfin les procédés rhétoriques efficaces qu’emploie Hugo : parallélismes, accumulations, gradations et comparaisons.

Faire argumenter des choix personnels

            Une activité d’écriture peut enfin être proposée individuellement aux élèves. On leur demandera de défendre de manière argumentée, dans une lettre adressée au comité d’architectes chargé de choisir un projet pour « rebâtir » Notre-Dame de Paris, l’un des projets présentés en ligne à l’adresse suivante : https://www.usinenouvelle.com/editorial/en-images-treize-projets-qui-ouvrent-le-debat-sur-la-reconstruction-de-notre-dame-de-paris.N835830 .

Prolongements

            L’ensemble des activités proposées ci-dessus peut être une bonne préparation, me semble-t-il, à la séquence plus ambitieuse consacrée à la tour Eiffel et aux polémiques qu’elle a suscitées dans le manuel Passeurs de textes 2de (p. 346-357).

            On peut aussi envisager, comme le prescrivent les programmes, des lectures cursives d’articles ou d’essais, par exemple :

  • le célèbre article de V. Hugo, « Guerre aux démolisseurs ! », paru en 1832, consultable intégralement en ligne  sur le site de la Revue des Deux Mondes : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/guerre-aux-demolisseurs/
  • l’article polémique de R. Barjavel contre le Centre Pompidou, également lisible en intégralité en ligne : http://barjaweb.free.fr/SITE/ecrits/JDD/art_jdd.php?jma=300177
  • ou, si l’on veut une lecture un peu plus ample mais abordable, l’essai du romancier et historien de l’art Adrien Goetz, consacré précisément à l’incendie de Notre-Dame de Paris, et publié en mai 2019 chez Grasset ; il est intitulé Notre-Dame de l’humanité et fait 67 pages.

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1 commentaire

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  1. C’est effectivement un sujet tout à fait intéressant et d’actualité. Merci pour ces pistes.

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