Les nouveaux programmes pour le lycée parus en 2019 préconisent d’aborder avec les élèves, au sein du vaste objet d’étude intitulé « Le roman et le récit du XVIIIe au XXIe siècle », des genres narratifs variés relevant de la nouvelle, du texte biographique ou encore du récit de voyage. Dans ce contexte, il nous a paru intéressant de proposer aux élèves de voyager au travers de textes divers, en Océanie et plus particulièrement dans ce qu’il est convenu d’appeler la Polynésie. Cette région du monde, si elle fait encore largement rêver, demeure souvent méconnue, malgré l’importance et la richesse de sa nature comme de sa culture, qui motive, par ailleurs, la demande de classement, en cours depuis 2010, des îles Marquises au patrimoine mondial de l’Unesco.

Nous proposons ici des activités et des documents qui permettront de préparer et d’accompagner la lecture de l’ouvrage difficilement classable de Jean-Luc Coatalem sur la fuite de Gauguin dans les îles, Je suis dans les mers du Sud (2001). L’étude de ce texte en œuvre intégrale, entre biographie et récit de voyage, nous paraît envisageable en classe de Seconde. En effet, ce livre se présente avant tout comme une enquête apte à capter l’intérêt des élèves, malgré une écriture exigeante.

Partir des représentations des élèves

Dans un premier temps, on interrogera les élèves sur leurs représentations de la Polynésie. A priori, peu d’entre eux auront déjà eu l’occasion de la visiter. On tâchera de faire émerger les images, souvent stéréotypées, que le cinéma, la télévision ou la publicité ont ancrées dans l’imaginaire collectif des Français de la métropole.

On pourra ensuite confronter ces stéréotypes à des couvertures d’ouvrages de la première moitié du XXe siècle – récits de voyage ou ouvrages documentaires – rédigés par des écrivains au sommet de leur notoriété lors de la parution de ces ouvrages :


P. Benoit, Océanie française, éd. Alpina, 1933.

On fera aisément percevoir aux élèves à quel point les photographies de couverture s’inscrivent dans un imaginaire stéréotypé : vieil homme au corps vigoureux incarnant la sagesse, jeune vahiné à la troublante beauté, paysage de sable et de cocotiers… Un point commun aux trois images est la luxuriance de la végétation (arbustes vigoureux, grands arbres devant la mer, fleurs abondantes), évoquant un paradis terrestre. Mais les ossements et l’idole totémique qui entourent l’homme de la couverture du livre de Pierre Benoit font résonner également une image plus inquiétante… Comment ne pas percevoir que ces clichés ont pour but de faire rêver à partir d’un exotisme déjà codifié, entre locus amœnus et terreur cannibalesque ?

Découvertes, descriptions

Ces premières observations étant faites, on pourra faire lire aux élèves plusieurs descriptions des îles polynésiennes qui permettront de souligner l’émerveillement des Européens face à ces paysages inconnus, dont la beauté et la paix les ont saisis. On commencera en suivant l’ordre chronologique par ce court paragraphe extrait du Voyage autour du monde (1771) de Louis-Antoine de Bougainville :

La hauteur des montagnes qui occupent tout l’intérieur de Tahiti est surprenante, eu égard à l’étendue de l’île. Loin d’en rendre l’aspect triste et sauvage, elles servent à l’embellir en variant à chaque pas les points de vue, et présentant de riches paysages couverts des plus riches productions de la nature, avec ce désordre dont l’art ne sut jamais imiter l’agrément. De là sortent une infinité de petites rivières qui fertilisent le pays et ne servent pas moins à la commodité des habitants qu’à l’ornement des campagnes. Tout le plat pays, depuis les bords de la mer jusqu’aux montagnes, est consacré aux arbres fruitiers, sous lesquels, comme je l’ai déjà dit, sont bâties les maisons des Tahitiens, dispersées sans aucun ordre, et sans former de village ; on croit être dans les Champs-Élysées. Des sentiers publics, pratiqués avec intelligence et soigneusement entretenus, rendent partout les communications faciles.

L.-A. de Bougainville, Voyage autour du monde (1771).

Le lexique mélioratif et les hyperboles soulignent les qualités du paysage : diversité, fraîcheur et fertilité, qui amènent naturellement l’allusion aux Champs-Élysées, lieux paisibles des Enfers gréco-romains où séjournaient les âmes vertueuses.

On travaillera ensuite sur un texte plus ample, celui où Robert Louis Stevenson décrit les paysages qu’il découvre en arrivant dans la baie d’Anaho (îles Marquises) avec le navire le Casco, sur lequel il s’est embarqué avec son épouse – on s’en souvient – pour un voyage censé lui redonner la santé.

Aidé par son élan et par la brise mourante, le Casco rasa des falaises, découvrit une crique où se montrait une plage avec quelques arbres verts, et la dépassa, piquant dans la houle. Les arbres, de notre distance, auraient pu être des noisetiers ; la plage, une plage d’Europe, dominée par des montagnes modelées en petit d’après les Alpes et revêtues de bois d’une taille guère plus élevée que notre bruyère d’Écosse. De nouveau, la falaise s’entrebâilla, mais cette fois avec une entrée plus profonde, et le Casco, serrant le vent, se glissa dans la baie d’Anaho. Le cocotier, cette girafe végétale, si gracieusement dégingandé, si exotique pour un œil européen, se pressait en foule sur la plage et grimpait en festons sur les pentes abruptes des montagnes. Des hauteurs âpres et nues enserraient des deux côtés la baie, que fermait vers l’intérieur un entassement de collines éboulées. Dans chaque crevasse de cette barrière, la forêt trouvait un asile, juchée et nichée comme des oiseaux dans une ruine, et, tout au haut, sa verdure émoussait les lames de rasoir des crêtes.

Sous les accores de l’est, notre goélette, ici privée de toute brise, avançait toujours, car, une fois lancée, la gracieuse créature semblait se mouvoir d’elle-même. À terre, tout proches, s’élevaient les bêlements d’agneaux ; un oiseau chantait sur les pentes ; le parfum du sol et de cent fruits ou fleurs flottait à notre rencontre ; puis une ou deux maisons apparurent, haut situées sur la croupe des collines, l’une même entourée d’un semblant de jardin. Ces habitations très en vue, ce bout de culture étaient, nous devions l’apprendre, un indice du passage des Blancs, et nous aurions pu côtoyer cent autres îles sans y trouver l’équivalent. Ce fut ensuite que nous découvrîmes le village indigène, situé (selon la coutume générale) tout contre une courbe de la plage, tout contre un bois de palmiers, et, par-devant, la mer grondait et blanchissait sur la concavité d’un arc de brisants. Car le cocotier et l’insulaire aiment tous deux et avoisinent le ressac. « Le corail croît, le palmier pousse, mais l’homme s’en va », dit le mélancolique proverbe tahitien ; mais tous trois, aussi longtemps qu’ils durent, sont les cooccupants de la plage. Le repère du mouillage était un évent dans les rochers, près de l’angle nord-est de la baie. Tout juste à notre intention, l’évent crachait. La goélette tourna sur sa quille : l’ancre plongea. Cela fit un petit bruit, mais un grand événement : car mon âme est descendue avec cette amarre en des profondeurs d’où le cabestan ne pourra l’extraire ni le plongeur la repêcher ; et nous sommes, depuis cette heure, moi et plusieurs de mes compagnons de bord, les prisonniers des îles de Vivien.

R.L. Stevenson, Dans les mers du Sud (1890), traduit de l’anglais par Théo Varlet.

On montrera aisément que la description de Stevenson oscille entre des éléments idylliques marquant l’enchantement des sens (vue, ouïe et odorat) et des éléments plus inquiétants soulignant le caractère aventureux du voyage (âpreté des paysages, agitation de la mer). Il ne s’agit pas ici d’un paysage véritablement paradisiaque. Mais le motif final de l’attachement aux îles, de l’ancrage de l’auteur dans ces paysages, suffit à exprimer la fascination de l’écrivain pour les îles polynésiennes.

On pourra enfin faire lire cet extrait d’une lettre de Paul Gauguin à son épouse Mette, alors qu’il fuit ses problèmes financiers. Ce texte montre combien le peintre, arrivé à Tahiti depuis une vingtaine de jours, est à la fois subjugué par le charme des îles et conscient du paradis déjà perdu qu’elles constituent.

[Gauguin vient de raconter la cérémonie de funérailles du roi tahitien Pomaré.]

Je t’écris le soir. Ce silence la nuit à Tahiti est encore plus étrange que le reste. Il n’existe que là, sans un cri d’oiseau pour troubler le repos. Par ici, par là, une grande feuille sèche qui tombe mais qui ne donne pas l’idée du bruit. C’est plutôt comme un frôlement d’esprit. Les indigènes circulent souvent la nuit mais pieds nus et silencieux. Toujours ce silence. Je comprends pourquoi ces individus peuvent rester des heures, des journées assis sans dire un mot et regarder le ciel avec mélancolie. Je sens tout cela qui va m’envahir et je me repose extraordinairement en ce moment.

Il me semble que tout ce trouble de la vie en Europe n’existe plus et que demain toujours sera la même chose, ainsi de suite jusqu’à la fin. Ne pense pas pour cela que je sois égoïste et que je vous abandonne. Mais laisse-moi quelque temps vivre ainsi. Ceux qui me font des reproches ne savent pas tout ce qu’il y a dans une nature d’artiste et pourquoi vouloir nous imposer des devoirs semblables aux leurs. Nous ne leur imposons pas les nôtres.

Quelle belle nuit ce soir. Des milliers d’individus font comme moi cette nuit, ils se laissent vivre et leurs enfants s’élèvent tout seuls. Tous ces gens-là vont partout dans n’importe quel village, n’importe quelle route, couchent dans une maison, mangent, etc. Sans même dire merci, à charge de revanche. Et on les appelle des sauvages ? Ils chantent ; ne volent jamais, ma porte n’est jamais fermée, n’assassinent pas. Deux mots tahitiens les désignent : Iorama (bonjour), adieu, merci, etc. et Onatu (je m’en fiche, qu’importe, etc.) et on les appelle des sauvages ? Je vois cette mort du Roi Pomaré bien tristement. Le sol tahitien devient tout à fait français et petit à petit cet ancien état de choses va disparaître.

P. Gauguin, lettre à Mette de juillet 1891, Lettres à sa femme et à ses amis (1946).

Cette lettre devrait inciter les élèves à s’interroger sur ce que Gauguin, en tant qu’artiste mais aussi en tant qu’homme, trouve à Tahiti, et qui est précisément l’un des objets de l’enquête de J.-L. Coatalem dans son beau récit. On peut ainsi amorcer la lecture de l’œuvre intégrale en proposant d’abord aux élèves quelques recherches sur la vie et l’œuvre de Paul Gauguin, ou en diffusant quelques passages préalablement choisis du film Gauguin : Voyage de Tahiti (2017) d’Édouard Deluc.

Pèlerinages, rencontres

Pourquoi voyage-t-on ? C’est là l’une des questions que pose avec acuité le livre de J.-L. Coatalem, dans sa façon de mêler une enquête biographique sur Gauguin et un récit de voyage (ou plutôt de retour, car J.-L. Coatalem a vécu en Polynésie durant son enfance) dans les îles de l’Océanie. Il semble judicieux de donner à voir la manière dont, pour les écrivains voyageurs, se tisse fréquemment l’envie du voyage et le désir d’une rencontre.

On peut ainsi proposer la lecture cursive de deux derniers extraits, en parallèle de l’étude de Je suis dans les mers du Sud, grâce auxquels les élèves seront à même de comprendre comment l’on voyage toujours, plus ou moins, en suivant les pas d’un autre, en se portant en avant d’une rencontre qui – si elle est concrètement impossible – est l’aboutissement d’une admiration et d’une sympathie d’artistes.

L’on sait par exemple que le voyage que Jack London entreprit sur le Snark fut en partie motivé par ses lectures des romans polynésiens d’Herman Melville (Typee, 1846 et Omoo, 1847). Quand il arrive près de l’île de Nuka-Hiva, London écrit :

Notre intérêt se porta ensuite sur la topographie de la baie. Nos regards cherchèrent avidement les trois anses et s’arrêtèrent sur celle du milieu où, dans les dernières lueurs du crépuscule, nous distinguâmes les pentes confuses d’une vallée. Combien de fois nous sommes-nous penchés sur la carte pour étudier cette anse spacieuse où aboutissait la vallée de Typee ! Taïpi est l’orthographe exacte selon la carte, mais je préfère Typee, et je l’écrirai toujours ainsi. Dans mon enfance, j’ai lu un livre d’Herman Melville, Typee, qui m’a fait rêver de longues heures. Ce n’était pas un rêve pourtant. À cette époque, j’avais déjà résolu qu’une fois grand et fort j’entreprendrais moi aussi ce voyage à Typee, quoi qu’il arrivât. Car la vision radieuse du monde pénétrait déjà dans mon minuscule cerveau – cette vision qui devait, plus tard, me conduire en maints pays et dont la beauté n’a jamais diminué à mes yeux.

J. London, La Croisière du Snark (1911), traduction de L. Postif et Ch.-N. Martin

On peut également évoquer la manière dont la vie et l’œuvre de Gauguin ont pesé sur le mythe de Tahiti et des Marquises. On sait que le poète Victor Segalen se rendit en Polynésie quelques mois après la mort de Gauguin, et que ce fut pour lui une révélation :

Hiva-Oa, c’est aussi la rencontre, à travers un demi-monde, d’un peu de pur symbolisme. J’ai pérégriné pieusement vers l’atelier de Gauguin, long faré quelconque maintenant tout nu, tout dépouillé. Gauguin est mort le 8 mai. Morphinomane, éreinté d’alcool, le cœur défaillant, il a fait appeler le matin son fidèle Tioka ; a causé longuement et finement avec M. Vernier ; puis ayant réclamé quelques médicaments, et pendant qu’on les lui cherchait, est mort.

Il était aimé des indigènes, qu’il défendait contre les gendarmes, les missionnaires, et tout ce matériel de « civilisation » meurtrière. Il apprit ainsi aux derniers Marquisiens qu’on ne pouvait les forcer à suivre l’école. Ce fut un peu le dernier soutien des anciens cultes. En face de l’entrée de son faré, sous un toit grossier, une maquette de terre curieuse : c’était un bouddha, qui serait né au pays maori ; ayant persévéré en sa pose rituelle, mais ayant pris les traits marquisiens. Des stances, au-dessous, de la main de Gauguin :

TE ATUA

« Les dieux sont morts, et Atuana meurt de leur mort »…

J’ai rendu comme un dernier hommage à cet homme complexe, à ce vraiment Artiste, et vraiment exilé et seul.

V. Segalen, août 1903, Journal des îles (1902-1905)

On orientera donc la lecture intégrale du livre de J.-L. Coatalem à l’aide de trois questions directrices, que les élèves pourront traiter en petits groupes, et dont ils présenteront la réponse sous forme d’exposés, ou sous une forme écrite qui serait l’occasion d’une initiation à la dissertation :

  1. Dans quelle mesure ce livre appartient-il au genre du récit de voyage ?
  2. Le livre répond-il aux attentes d’une biographie de Gauguin ?
  3. Dans quelle mesure le livre de J.-L. Coatalem raconte-t-il une quête de soi-même ?

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